Des chants de sa grand-mère au monde de l’art : le parcours de Valentina Safarian

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Sur la côte belge, dans l’une des communes les plus prestigieuses et élégantes du pays, où l’art fait depuis longtemps partie intégrante du paysage, se trouve la Valentina Safarian Fine Art Gallery. À première vue, c’est une belle galerie ouverte sur la mer, abritant une sélection raffinée d’œuvres d’art. Mais dès que l’on en franchit le seuil, on comprend que chaque tableau y porte une histoire et que celle de la femme qui se tient derrière cette galerie mériterait, à elle seule, d’être mise sur toile.

Le parcours de Valentina Safarian commence à Erevan, passe par la faculté de physique de Leningrad, la conduit très jeune en Belgique, puis finalement dans le monde de l’art, où depuis près de trente ans elle ne se contente pas de présenter et de vendre des tableaux : selon ses propres mots, elle leur donne une nouvelle vie. Son histoire n’est pas linéaire. Mais derrière tous les détours de son parcours reviennent toujours les mêmes fils conducteurs : la famille, l’identité arménienne, la mémoire de ce qui a été perdu et le désir de préserver ce qui peut encore l’être.

Sa grand-mère était originaire de Mouch. Elle chantait des chansons arméniennes et racontait un monde désormais lointain, mais qui continuait à vivre au sein de la famille, à travers les mots, les chants, les habitudes et les souvenirs silencieux. Valentina a grandi auprès d’elle et, aujourd’hui encore, lorsqu’elle cherche à comprendre d’où lui vient ce sentiment d’appartenance arménienne si profondément ancré, elle revient inévitablement à sa grand-mère.

« J’étais une véritable bombe d’énergie. Ça aussi, je le tenais de ma grand-mère », raconte-t-elle en souriant.

Valentina est née à Erevan. Ses grands-parents avaient vécu un temps à Novorossiïsk, où son père était également né, mais l’Arménie restait constamment au cœur des pensées de la famille.

« Ma grand-mère disait : il faut retourner en Arménie, nous ne devons pas rester ici. Mon fils doit épouser une Arménienne et mes petits-enfants doivent naître dans leur patrie. »

Le chemin de Valentina l’éloignera pourtant assez vite de l’Arménie. Elle part à Leningrad pour étudier la physique.

À première vue, la physique et l’art semblent appartenir à deux univers très éloignés. Pour Valentina pourtant, la frontière n’a jamais été aussi nette.

« Quand on étudie la physique, on comprend que c’est un peu comme la philosophie. On réfléchit à la manière dont le monde est construit, puis on traduit tout cela au tableau avec le langage des mathématiques. »

La physique lui a appris à observer et à s’interroger : comment cela fonctionne-t-il ? Pourquoi est-ce ainsi ? Quelle logique se cache derrière ce que je vois ? Des années plus tard, elle appliquera le même regard aux tableaux.

« Devant un tableau aussi, je regarde et j’essaie de comprendre pourquoi c’est comme ça, ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Je pense que cette manière logique de réfléchir est restée en moi. »

Son passage vers le monde de l’art n’était donc peut-être pas aussi fortuit qu’il pourrait le sembler.

À la fin des années 1980, en pleine perestroïka, Valentina était en deuxième année d’université. Depuis longtemps déjà, sa famille nourrissait un rêve : quitter l’Union soviétique.

Son père ne croyait pas en l’avenir du système.

« Il disait que ce système ne pouvait pas fonctionner, que les enfants n’y avaient pas d’avenir. Et moi, d’une certaine manière, j’ai réalisé leur souhait. »

Avec la logique d’une physicienne, Valentina commence alors à élaborer un plan pour rejoindre l’Europe.

« Je réfléchissais sans arrêt : si je veux arriver à ce résultat, quelles sont les étapes à suivre ? Exactement comme lorsqu’on résout un problème de physique. »

Elle envisage un visa pour Malte, réfléchit aux différentes possibilités de traverser l’Europe. Sa mère lui rappelle alors qu’ils connaissent une famille en Belgique.

« Va les voir, ce sont de bonnes personnes. Demande-leur ce qu’il faut faire. »

Valentina a dix-neuf ans. Peu après, elle en a vingt et se trouve déjà à Bruxelles.

« J’ai commencé de zéro. Vraiment de zéro. »

Cette audace de jeunesse était peut-être, comme elle le dit elle-même, une autre forme de l’énergie héritée de sa grand-mère. Un nouveau pays, de nouvelles langues, une nouvelle vie. Puis vient l’art.

Valentina épouse un peintre. Elle rit lorsqu’elle se souvient des paroles de son père :

« Mon père disait toujours : ne me ramène surtout pas un peintre ou un musicien. Qu’il soit Arménien, oui, mais ni peintre ni musicien. »

La vie en décide autrement. Son mari est belge et peintre.

« Je suis tombée amoureuse de ses tableaux. Quand on aime les tableaux de quelqu’un, on ne pense pas encore au fait qu’il faudra aussi vivre avec cette personne. Au début, on tombe amoureux des tableaux. »

Le mariage prendra fin, mais l’art, lui, restera. Peu à peu, il deviendra l’un des principaux langages de la vie de Valentina. Pendant ses premières années en Belgique, son identité arménienne n’était pas uniquement une source de fierté.

« Au début, je pensais qu’être Arménienne était quelque chose de très difficile. Comme si l’on portait des pierres. Quand on dit : “Je suis Arménienne”, on porte en même temps un poids, une douleur. »

Après l’effondrement de l’Union soviétique, sa situation administrative devient elle aussi compliquée. Le retour paraît incertain, voire dangereux. Il faut désormais construire une nouvelle vie là où elle se trouve.

Avec le temps pourtant, ces « pierres » dont parle Valentina changent de signification.

« Les pierres qui autrefois n’étaient que des pierres sont aujourd’hui devenues des diamants. »

Pour elle, l’identité arménienne n’est désormais plus seulement une origine ou le poids d’une douleur héritée. Elle est devenue une manière d’être avec les autres.

« L’identité arménienne, c’est montrer aux gens l’amour arménien, où que l’on vive. »

Les visiteurs de sa galerie, en découvrant son nom, lui demandent souvent : « Vous êtes Arménienne ? »

« Je leur réponds : oui, je suis Arménienne. »

Elle est convaincue que l’amour, le travail et la sincérité que l’on porte en soi finissent également par apparaître dans ce que l’on fait.

« Les gens viennent, ils veulent entendre votre avis, acheter un tableau et, d’une certaine manière, emporter avec eux chez eux un peu de cet amour. »

Pour Valentina, vendre de l’art ne se résume jamais à une transaction commerciale. La valeur d’un tableau réside également dans la manière de raconter son histoire. Et une histoire, dit-elle, ne peut toucher réellement si elle n’est pas racontée avec amour.

Un jour, un visiteur entre dans sa galerie et lui demande pourquoi elle s’intéresse autant aux œuvres datant approximativement de la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe.

« Tu pourrais vendre n’importe quoi. Pourquoi précisément cela ? »

Les yeux de Valentina se remplissent de larmes.

Cette question l’oblige peut-être, pour la première fois, à mettre des mots sur quelque chose qu’elle faisait jusque-là presque instinctivement.

Cette période correspond à l’une des pages les plus douloureuses de l’histoire du peuple arménien. Des familles ont été détruites, des populations déplacées, des maisons, des biens et des souvenirs ont disparu. Ainsi, lorsqu’un ancien tableau arrive aujourd’hui entre les mains de Valentina, elle ne le considère pas uniquement comme un objet destiné à être vendu.

« Je prends ces tableaux, je les nettoie et je leur donne une nouvelle vie. Ce n’est que plus tard que j’ai compris pourquoi je faisais cela. »

L’argent vient, dit-elle, mais il ne vient jamais en premier.

« Il faut faire quelque chose avec amour et travailler énormément. Quand on réunit ces deux choses et que l’on fait du bien aux autres, le bien finit par revenir. C’était le système de ma grand-mère. »

Avec les années, Valentina comprend aussi son arménité avec une profondeur nouvelle. Ce qui, dans sa jeunesse, pouvait parfois apparaître comme un poids est aujourd’hui devenu un véritable point d’ancrage.

Les souvenirs arméniens de Valentina vivent souvent moins dans les grandes histoires que dans de petites scènes restées intactes.

Sa mère ne voulait pas que les enfants parlent russe à la maison. Même s’ils fréquentaient une école russe, elle leur parlait en arménien.

De son grand-père également reste une image que Valentina comprend aujourd’hui d’une autre manière.

Lorsqu’elle était petite, elle allait avec lui au cirque. Elle se souvient qu’il s’y réjouissait comme un enfant. Mais dans cette joie, la petite Valentina percevait déjà une douleur silencieuse.

Depuis leur maison à Erevan, on voyait l’Ararat.

« Mon grand-père ouvrait la fenêtre, regardait l’Ararat et disait simplement : “Eh…” Il n’expliquait rien. Mais je sentais qu’au fond de lui, quelque chose avait été perdu. »

Des années plus tard, ce simple « eh… » lui semble plus éloquent que de longs récits.

Un autre souvenir la ramène à Etchmiadzine.

Un jour, ses parents réunissent leurs quatre enfants et leur annoncent qu’ils vont être baptisés. À l’époque soviétique, ce n’était pas un geste anodin.

Valentina se souvient des robes rouges des trois filles, de leurs petites croix et des paroles prononcées par son père après le baptême :

« Maintenant, vous êtes de vrais Arméniens, et c’est en Arméniens que vous devrez mourir. »

À côté de la mémoire arménienne, une autre image traverse constamment la vie de Valentina : la mer. Son père, né à Novorossiïsk, répétait toute sa vie : « Je veux ma mer Noire. » Cet amour de la mer s’est transmis à sa fille. Aujourd’hui encore, Valentina accepte de payer davantage pour sa galerie simplement parce qu’elle bénéficie d’un espace ouvert et d’une vue sur la mer.

« Il faut que je voie la mer. Cela aussi, je crois que je le tiens de mon père. »

Pendant leur enfance, la famille se rendait au bord de la mer Noire. Ils plantaient leur tente où ils le souhaitaient.

« À cette époque, nous étions très libres. Le matin très tôt, nous étions trois filles assises à regarder le soleil se lever au-dessus de la mer. »

Dans sa mémoire, ce soleil est aussi devenu un symbole de la famille dispersée entre l’Arménie, la Russie, la Géorgie et l’Amérique, mais vivant quelque part sous la même lumière.

Valentina est retournée plusieurs fois en Arménie. Sa dernière visite remonte à un an. Sa cousine y vit désormais, après avoir choisi de revenir afin que son fils puisse « vivre comme un Arménien ». Valentina y reconnaît cette même chaîne invisible : quelque chose qui se transmet de génération en génération.

Aujourd’hui, lorsqu’elle pense à l’Arménie, elle pense d’abord aux gens. « Ce sont de bonnes personnes. Je le dis à tout le monde : peut-être qu’ils ne sont pas riches, peut-être qu’ils ne sont pas parfaits, mais ils ont du cœur. »

Elle donne un exemple très simple : le café arménien.

« Quand on t’offre un café là-bas, on te le donne avec amour. Tu le bois et tu ressens cet amour. C’est pour cela que tout a plus de goût. »

À ses connaissances étrangères, elle dit souvent simplement : « Va en Arménie. Va à Erevan. Et tu comprendras ce que je veux dire. »

Valentina a quatre enfants : Sylvia, Armen, Ruben et David. Leur père n’était pas Arménien, mais elle a toujours voulu que l’arménité soit présente dans leur vie, et pas uniquement à travers leurs prénoms.

« Je veux qu’ils aient un cœur arménien, qu’ils vivent avec cette capacité de travail propre aux Arméniens et qu’ils soient reconnaissants de porter du sang arménien dans leurs veines. »

Ses enfants sont allés en Arménie. Sa fille, aujourd’hui avocate, s’est tellement attachée au pays qu’elle souhaite désormais y avoir une maison.

Valentina appelle cela « l’appel du sang ». Et peut-être est-ce précisément cela qu’elle avait elle-même reçu de sa grand-mère, sans cours ni grandes définitions : à travers les chansons, les habitudes familiales, la langue arménienne de sa mère et le regard silencieux de son grand-père tourné vers l’Ararat.

Valentina évolue dans le monde de l’art depuis près de trente ans. Depuis une douzaine d’années, dit-elle, son parcours s’est affirmé et son style personnel est devenu plus reconnaissable. Pour elle, les tableaux ne sont pas de simples objets professionnels. Ils constituent aussi une manière de mesurer son propre chemin de vie.

« Avec chaque tableau, on voit le chemin que l’on a parcouru. Le même tableau ne se regarde pas de la même manière selon l’âge que l’on a. Et lorsqu’on réalise que notre regard a changé, on comprend aussi que nous avons changé, que nous avons mûri. » Peut-être est-ce là que, dans son histoire, la physique et l’art finissent par se rejoindre.

La jeune physicienne observait le monde et cherchait à comprendre comment il était construit. Aujourd’hui, Valentina pose la même question devant les tableaux. Simplement, à la place des formules, elle cherche désormais les réponses dans les couleurs, la lumière, l’histoire et l’émotion.

Et il lui reste encore un grand rêve professionnel. « Aïvazovski fait partie de mes rêves. Le jour où un Aïvazovski apparaîtra dans mon catalogue, je pourrai dire que ma carrière est accomplie. Et peut-être même qu’elle pourra s’arrêter là. »

Difficile d’imaginer conclusion plus symbolique pour la fille d’un homme qui aimait tant la mer.

Peut-être qu’un jour, dans l’une des mers d’Aïvazovski, se rejoindront tous les chemins de sa vie : Novorossiïsk, la mer Noire, Erevan, Bruxelles, l’Ararat de son grand-père, les chants arméniens de sa grand-mère et tous ces tableaux auxquels Valentina Safarian donne, depuis tant d’années, une nouvelle vie.

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