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Arlin Bagdat: racines arméniennes, parcours belge

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Arlin Bagdat: racines arméniennes, parcours belge

On ne quitte jamais tout à fait ses origines : elles voyagent avec nous, se déplacent, se transforment, se taisent parfois, mais ne disparaissent pas. Dans cette interview exclusive accordée à la correspondante d’Armenpress, Arlin Bagdat, Arménienne d’Istanbul et Belge d’adoption, raconte la manière dont une identité se compose au quotidien : entre la langue, la transmission, la discrétion apprise et le devoir de servir l’intérêt général. Un récit intime, où la mémoire devient force, et où l’appartenance se vit comme une richesse plutôt qu’une frontière.

Est-ce que vous pouvez parler de votre famille, de vos racines arméniennes ? D’où vient votre famille ?

Je suis issue d’une famille arménienne qui a toujours vécu sur des terres qui appartiennent aujourd’hui à la Turquie. Je suis une Arménienne d’Istanbul. Du côté de ma mère, ma famille venait de Sebastia/Zara ; du côté de mon père, de Yozgat. Cela fait plusieurs générations qu’ils vivent à Istanbul, et j’y suis née.

J’ai fait mes études primaires au Mkhtaryan Varjaran, une école arménienne. Ensuite, j’ai étudié dans des lycées français : d’abord à Sainte-Pulchérie, puis à Saint-Benoît. Je suis arrivée en Belgique à 18-19 ans pour mes études universitaires.

Mon père Aristakes Bagdat était médecin et il a fait toute sa carrière à l’hôpital arménien d’Istanbul, Surp Pırgiç. Il a servi la communauté en tant que médecin pendant 60 ans. Mon grand-père était entrepreneur et mécène, très apprécié dans la communauté arménienne. À Kınalıada, lieu de villégiature de la communauté arménienne d’Istanbul, il a construit de nombreux immeubles.

Je suis venue en Belgique en tant qu’étudiante. Pourquoi la Belgique ? Par hasard. Après les secondaires, je préparais l’examen d’entrée à l’université et il y avait le risque de ne pas le réussir. En plan B, on s’était dit en famille : « Je partirai un an à l’étranger pour améliorer les langues. » Moi, je voulais la France, mais ma mère ne voulait pas que je parte seule à Paris. Quelqu’un nous a dit : « En Belgique aussi, on parle français. » À l’époque, je ne savais même pas situer la Belgique sur une carte.

Je suis allée au consulat belge à Istanbul : on m’a donné une liste d’universités et coché celles qui étaient francophones. J’ai commencé une correspondance avec l’ULB et l’UCL. L’UCL n’a jamais répondu ; l’ULB a demandé des équivalences et ma candidature a été acceptée.

Entre-temps, j’avais réussi l’examen en Turquie et je voulais faire du journalisme à l’Université d’Istanbul. Mes parents étaient hésitants, car c’est un milieu très politisé et le métier de journaliste n’y est pas simple. Mais pour moi, c’était une vocation.

Quand l’ULB m’a confirmée : « Votre dossier est accepté », je me suis dit au début que c’était seulement le plan B. Je suis tout de même venue et suivi quelques cours sans m’inscrire dans un premier temps. Après le premier cours (droit administratif …), j’ai pleuré : je ne comprenais ni la langue, ni les notions. Mais j’y suis retournée tous les jours. Au bout du mois, j’ai décidé d’essayer et suis restée.

Chaque année, on faisait le bilan : « Est-ce que je rentre ? » Et finalement, ça fait 36 ans. J’ai étudié le journalisme et la communication, puis j’ai fait deux ans de licence spéciale à l’Institut d’Etudes européennes. Et je suis restée en Belgique parce que j’ai rencontré à l’université le père de mes enfants, qui est belge. Au bout de six ans, lui avait trouvé un emploi et ne voulait plus partir, alors que le plan était de vivre à Istanbul. Il m’a demandé de rester… et je suis restée.

Le journalisme vous tient toujours à cœur, mais aujourd’hui vous êtes fonctionnaire de l’État. Comment commence cette histoire ?

En réalité, ce n’est pas si différent : le journalisme, c’est aussi analyser l’information, recouper les sources et transmettre un message — et je fais toujours ça.

Après mes études, je n’ai pas trouvé facilement : petits boulots, piges, y compris pour des journaux turcs, travail avec des correspondants. J’ai aussi travaillé dans quelques bureaux de lobbying auprès de l’Union européenne, grâce à ma licence spéciale en études européennes.

Mais j’ai toujours été très attachée à l’intérêt général et je voulais travailler pour l’intérêt général. La fonction publique m’attirait : j’ai passé des examens pour le Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides (CGRA) et pour l’Office des étrangers. J’ai réussi les deux, et j’ai été appelée par le CGRA. J’y ai travaillé neuf ans.

Au départ, je faisais des auditions de demandeurs d’asile et je statuais sur leurs demandes : accorder ou non la protection internationale. C’était l’écoute, l’analyse et la décision.

En tant qu’Arménienne, ça ne doit pas être facile…

Peut-être que ce sont justement ces origines qui attirent vers ce métier. Mais, pour protéger les officiers de protection et garantir la neutralité, on ne traite jamais les dossiers liés à ses origines. Moi, d’origine arménienne venant de Turquie, je n’ai jamais traité de dossiers turcs ou arméniens : je travaillais dans la section « Afrique », notamment sur le Congo et la Côte d’Ivoire. Cela garantit l’objectivité et évite les pressions sur la personne ou sa famille.

J’ai fait des auditions et la prise de décision pendant environ trois ans. Puis, en 2001-2002, avec l’arrivée du commissaire général Pascal Smet, une fonction de responsable communication a été créée. À l’époque, la communication digitale démarrait : au CGRA, il n’y avait quasiment rien, à part des notes de service. Il fallait tout construire. J’ai été choisie, et je me suis orientée vers la communication — et je n’en suis plus sortie.

C’étaient des années très dynamiques : j’avais carte blanche, tout était à créer. J’ai beaucoup travaillé, mais j’étais contente du résultat, dans un environnement très motivé, au service de l’intérêt général.

Après environ sept ans, j’avais fait le tour. Je suis passée au SPF Personnel et Organisation (l’équivalent du ministère de la Fonction publique) pour six ans. J’y faisais de la communication stratégique : j’accompagnais d’autres services publics, leurs communicateurs et le management, pour améliorer leur communication externe et leur stratégie. Cela m’a permis de bien connaître la fonction publique fédérale.

En 2014, j’ai réussi la sélection top management et je suis devenue directrice générale Communication externe à la Chancellerie du Premier ministre, poste que j’ai occupé dix ans. La Chancellerie soutient le Premier ministre et le gouvernement fédéral (Conseils des ministres, Conseil national de sécurité, soutien juridique et logistique, et communication). C’est un travail dans l’ombre, mais essentiel.

J’ai connu des débuts intenses : funérailles de la reine Fabiola, commémorations 14-18, grandes cérémonies internationales… Deux mois après mon arrivée, j’ai même rencontré Kate et William : je me suis dit que c’était un autre monde.

Vous êtes toujours dans le cabinet du Premier ministre ?

Non : je suis dans l’administration. Le cabinet est politique et change ; l’administration reste et soutient. J’ai commencé sous le gouvernement d’Elio Di Rupo, puis de Charles Michel, de Sophie Wilmès, d’Alexandre De Croo, et aujourd’hui de Bart De Wever. Je sers donc mon cinquième Premier ministre.

Que signifie être arménienne tout en exerçant une fonction au sein de l’État belge ?

D’abord, je suis reconnaissante à la Belgique : je ne suis pas sûre qu’en restant en Turquie, j’aurais pu accéder à de si hautes fonctions. Ensuite, j’ai toujours vécu avec des identités multiples. Être arménienne en Turquie est déjà un défi identitaire, mais cela ne m’a jamais posé problème : je distingue ma vie privée et ma vie à l’extérieur. Enfants, on modulait naturellement : à la maison, on parlait turc, parfois avec un accent arménien ; dehors, on effaçait l’accent. Cette capacité d’adaptation est fréquente chez les Arméniens, avec une forme de résilience liée à l’histoire de l’exil.

Au travail, je suis belge : mes racines arméniennes n’interviennent pas. Je sers l’État belge et le Premier ministre belge. Et le soir, dans ma vie privée, je reste arménienne de Turquie— sans mélanger les identités.

À la maison, je veux transmettre à mes enfants les valeurs, la langue et les racines. Ce qui manque en Belgique, selon moi, c’est une école arménienne laïque, liée à l’enseignement belge. Les cours du samedi sont difficiles à concilier avec les activités extra-scolaires (violon, sport…), et à l’époque il n’y avait pas d’arménien occidental (celui de Turquie). S’il y avait eu une école d’un certain niveau, je les y aurais mis, comme moi au primaire en Turquie.

Comment définiriez-vous l’arménité ?

J’y ai beaucoup réfléchi. Dans la diaspora, je pense que deux piliers reviennent : la langue et la religion. L’Église est une institution qui rassemble, surtout parce qu’il manque une structure laïque comme une école. Une école apporterait aussi une dimension sociale : enfants ensemble, parents qui se côtoient, ce lien manque.

Ici, j’ai fait un peu du « bricolage » : mes enfants ont été baptisés à Kınalıada, en Turquie. Je ne l’ai pas fait en Belgique, parce que mon arménité se vit davantage là-bas : c’est plus fort pour moi. Quand je suis arrivée, la Belgique m’a bien accueillie, mais pas la communauté arménienne. J’ai vécu longtemps en dehors de la communauté, et j’y suis revenue plus tard grâce à mon amie Lisa Abadjian, via l’école des enfants. Je trouvais qu’il y avait ici plus de frictions que d’union. Et comme toute ma famille vit là-bas, nous retournions en Turquie à chaque vacances scolaires : mon arménité a continué à vivre avec la communauté arménienne de Turquie.

Qu’est-ce que vous voulez absolument transmettre à vos enfants ?

D’abord la liberté : être une femme libre, autonome, capable de tenir debout seule. Et pour l’arménité, surtout la langue. Mon père y tenait énormément : il a travaillé toute sa vie à l’hôpital arménien, a étudié dans des écoles arméniennes, lisait le journal arménien tous les jours. À table, il insistait : « Au moins, à table, tout le monde parle arménien. » Après, c’est difficile quand d’autres langues prennent le dessus (français, anglais…).

Votre identité arménienne vous aide-t-elle dans votre travail ?

Je ne sais pas si c’est directement lié, mais peut-être le fait d’observer, de ne pas se mettre en avant, de travailler dans l’ombre. Dans mon rôle, ce n’est pas moi qui dois être sous les projecteurs : c’est le Premier ministre. Cette discrétion, ce « vivons caché, vivons heureux », est peut-être quelque chose que les Arméniens de Turquie ont développé. En tout cas, cela m’a servi.

Quel rôle peut jouer la diaspora arménienne en Belgique ?

La communauté est disparate : anciens arrivés dans les années 1910-1930, puis vagues des années 80 (Turquie) et des années 90 (Arménie). Elle n’a pas vraiment intégré ces groupes, et c’est dommage : nous sommes peu nombreux. Il y a aussi beaucoup d’organes de représentation, peu lisibles, et cela manque de cohérence, de transparence, de visibilité (même le vote se fait de manière particulière). Ma fille est impliquée dans le comité des Arméniens de Belgique, donc je vois mieux via elle, le fonctionnement reste compliqué.

Quel est votre lien avec l’Arménie ?

Très bonne question, merci. Je suis allée pour la première fois en 2012, avec les enfants (Taline avait 11 ans, Taniel 8) : pour moi, c’était un pèlerinage. Avant, à l’époque de l’URSS, il était  difficile d’y aller, puis la vie en Belgique a pris le dessus. J’ai été très surprise et émue d’entendre l’arménien dans la rue et de voir des panneaux en arménien : tout à coup, c’était concret, c’était un pays. J’y suis retournée en 2018. C’est une autre culture, on sent l’héritage soviétique, même si les racines sont communes. Je ne me vois pas y vivre, mais j’y retournerai volontiers.

Lors de mes visites, j’ai ressenti le rôle central de la langue et de l’Église : on visite surtout des églises et des monastères, et beaucoup de vestiges restaurés sont religieux. Ma fille y est allée plus souvent ; j’espère que la nouvelle génération gardera davantage le lien.

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