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Antoine Akayyan : de réfugié politique à « ambassadeur » des gaufres belges

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Antoine Akayyan : de réfugié politique à « ambassadeur » des gaufres belges

Dans cet entretien exclusif accordé à la correspondante d’Armenpress en Belgique, Antoine Akayyan revient sur un itinéraire de vie façonné par l’exil et la précarité, et sur une réussite construite par la persévérance, la patience et un perfectionnisme exigeant.

Né à Diyarbakir, issu d’une famille arménienne ayant connu la discrétion parfois la dissimulation de son identité en Turquie, il raconte l’arrivée en Belgique « avec quatre couvertures », les années de précarité, le racisme, puis la longue reconnaissance du statut de réfugiés politiques. De ses premiers emplois éprouvants à son entrée presque fortuite dans l’horeca, il retrace la construction patiente d’un parcours entrepreneurial fondé sur la rigueur, la mémoire et la recherche de qualité. Au-delà du succès, il partage aussi une vision profondément humaniste, où l’essentiel n’est pas l’origine mais la personnalité, ainsi qu’un désir de transmission qui se prolonge aujourd’hui dans ses projets culturels et patrimoniaux. 

-D’où vient votre famille, et qui est Antoine Akayyan au‑delà de l’entrepreneur ?

-Je suis né à Diyarbakir. Mon père est originaire de Mardin, ma mère de Diyarbakir. Nous avons vécu à Istanbul, où mes parents ont été concierges d’immeubles puis d’une église arménienne catholique à Ortaköy, jusqu’à mes 12 ans. À cet âge, nous sommes arrivés en Belgique. Mon père avait quitté la Turquie au début des années 1970 comme réfugié politique ; sa demande n’ayant pas abouti aux Pays‑Bas, il est venu en Belgique, où l’on nous a conseillé de réunir la famille pour faciliter la reconnaissance. Nous sommes arrivés à Zaventem « avec quatre couvertures », sans rien. Hébergés par des associations, nous avons connu des conditions très précaires et un climat de racisme. Après sept ans de combat, nous avons été reconnus réfugiés politiques.

Au fil des études (voie professionnelle pour moi, technique pour mon frère), j’ai travaillé sept jours sur sept : plonge en semaine dans des restaurants du centre, lavage de voitures le week‑end. En 1986, grâce aux économies, à l’aide de la famille et à beaucoup d’efforts, nous avons repris notre premier snack (ouvert en 1987, rue des Éperonniers). Puis d’autres établissements ont suivi. Je me suis orienté vers les gaufres, après un parcours dans les snacks et pitas (notamment rue des Pitas). J’ai repris ensuite un tea‑room — le plus ancien de Bruxelles, fondé en 1982, que je tiens depuis 1992.

-Vous avez grandi dans la discrétion, parfois la dissimulation, de l’arménité. Comment cela a‑t‑il façonné votre parcours ?

-En Turquie, être concierges d’une église nous exposait à l’hostilité et aux agressions. Enfant, je vivais cela d’abord comme une tension religieuse plus que nationale. Nous avions turquisé nos noms. En Belgique, j’ai repris mon nom et mon prénom de baptême. À Schaerbeek, scolarisé dans des quartiers très « communautaires », j’ai retrouvé un conservatisme parfois plus marqué. Malgré les pressions, j’ai avancé. La Belgique m’a rendu profondément humaniste : ce qui compte pour moi, ce n’est pas la nationalité, c’est la personnalité. Mes amis sont de toutes origines, y compris turcs.

-Que représente l’arménité pour vous aujourd’hui ?

-Mes racines se sont construites par la langue et l’église. Enfant, j’ai été brièvement scolarisé à Tarkmantchats (Ortaköy), avant d’être renvoyé faute de documents prouvant les origines de mon père — lacune réglée plus tard. Nous assistions à la messe, bougies à la main ; cela forge un ancrage. En Belgique, j’ai cofondé l’AJAB (Association des jeunes Arméniens de Belgique), contribué à l’installation du monument à la mémoire du génocide arménien et siégé au Comité des Arméniens de Belgique. J’ai aussi été animateur lors de séjours à Dönbergen.

-Restez‑vous encore connecté à vos racines ?

-Moins qu’avant. J’ai beaucoup donné en temps et en énergie. Depuis une quinzaine d’années, je me concentre sur mes affaires et je travaille discrètement dans le champ politique belge, où les liens entre affaires et politique demandent de la retenue.

-Quels souvenirs culinaires d’enfance ont nourri votre rapport à la gastronomie ?

-Ma grand‑mère et ses plats : dolmas, ischlikefte… Et des recettes à base de raisin : on pressait, on réduisait, pour faire des « soujour » aux noix, ou une feuille séchée à base de jus de raisin qu’on appelait chez nous « pastèque ». Ma mère, heureusement, est toujours là et prépare encore mes plats favoris. Côté parcours, j’ai été orienté en mécanique auto sans parler français ; dans mon école, « 99 % finissaient en prison ». J’ai tenu bon. Un jour, j’ai pris le bottin, appelé des restaurants depuis des cabines téléphoniques. Le libanais Al Barmaki m’a donné ma chance comme plongeur. Plus tard, un patron de snack italien, fatigué, nous a proposé de reprendre : j’ai basculé dans l’horeca presque par hasard — et tout a commencé.

-La transmission est centrale dans la culture arménienne. Comment l’incarnez‑vous ?

-Je ne pratique pas une transmission « d’origine » au sens communautaire. Dans mes établissements et dans l’immobilier, je sers et je travaille avec tout le monde. Je privilégie la personnalité, pas la nationalité. Mon moteur, c’est d’avancer : progresser dans ses relations, son travail, sa famille.

-Votre réussite doit‑elle quelque chose à vos origines ?

-Je ne crois pas. En Belgique, des immigrés de toutes nationalités réussissent. Tout tient à la vision et à la volonté : prendre sa revanche sur la misère. La communauté arménienne m’a aidé au début — des conseils, un dépôt de 5 000 francs belges à l’ouverture du premier établissement. Ensuite, j’ai fait mon chemin. Je suis perfectionniste : je mesure dix fois avant de couper une fois. Jusqu’ici, pas d’échec — et beaucoup d’optimisme.

-Que représente l’Arménie pour vous ? Envisagez‑vous d’y retourner ?

-Mon regard est celui d’un Arménien de Turquie. À l’époque soviétique, les magazines d’Arménie étaient notre seul lien. Après l’indépendance et le séisme, nous avons collecté de l’aide : tirelires dans les snacks, envois, convois humanitaires. Nous avons même rapatrié un khachkar pour l’installer en Belgique. Aussi, je suis l’un des premiers à rendre possible la participation du Département du Tourisme d’Arménie au Belgium Travel Fair. Il y a une vingtaine d’années, j’ai été heurté par la situation politique et les pratiques « sous la table ». On me dit que le pays a changé ; j’ai hâte d’y retourner.

-Qu’est‑ce qui vous a poussé à créer la Maison des gaufres ?

-Installé depuis 1992 près de la Grand‑Place, j’ai vu des commerces privilégier le profit au détriment de la qualité et du patrimoine. Par devoir de mémoire et par perfectionnisme, je voulais porter un produit typiquement belge, ancré depuis des siècles, en retrouvant sa qualité et en le revisitant sur une base de pâtes traditionnelles. Avec un petit labo, nous avons travaillé en profondeur et mandaté un historien de l’art pour fouiller bibliothèques et archives. Nous avons retrouvé des recettes anciennes et, en nous en inspirant, créé des déclinaisons : pas des dizaines de gaufres « traditionnelles », mais plus de vingt variations revisitées.

-Avez‑vous imaginé une gaufre aux accents arméniens ?

-Oui. Avec un pâtissier venu d’Arménie, nous avons conçu une gaufre aux noix et abricots — une gaufre d’automne. La vidéo publiée sur Facebook a dépassé les 200 000 vues. Mais je reste surtout fidèle aux codes belges.

-Vous dites être profondément reconnaissant envers la Belgique. À qui — ou à quoi — dites‑vous merci ?

-À la Belgique, clairement. Je me dis parfois « plus belge qu’un Belge ». L’immigration a reçu ici l’éducation, des opportunités : cela crée un devoir moral de bien faire. J’ai tenté de le faire avec les gaufres et je vais le prolonger avec un grand projet : un atelier‑musée du cristal européen à 50 mètres de la Grand‑Place, 3 000 m² sur sept étages. Je suis un collectionneur compulsif — timbres, cannes, machines à écrire… et surtout cristal — au point d’être devenu l’un des plus grands collectionneurs de cristal européen. L’idée est de ranimer ce patrimoine belge, de faire revivre en partie l’esprit du Val Saint‑Lambert : ateliers, résidences d’artistes, vocations. Nous avons déjà un accord avec l’instruction publique ; des classes viendront. La transmission passera par la collection, l’exposition et surtout la pratique.

-Les distinctions officielles comptent‑elles ?

-Ma médaille, je la reçois chaque jour dans le regard des gens. Donner du bonheur — par les gaufres, les collections, le savoir‑faire — est déjà une récompense.

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