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Maître Kalamian, transmettre sans effacer, défendre sans blesser

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Maître Kalamian, transmettre sans effacer, défendre sans blesser

Chez Maître Kalamian, le nom dit déjà beaucoup. Il porte une histoire, une mémoire, une appartenance. « Kalamian » ferait écho, selon une légende familiale, au mot arabe kalam (les mots, l’écriture) comme si un ancêtre écrivain avait laissé son empreinte jusque dans son patronyme. Mais au-delà de l’anecdote, ce nom incarne surtout un ancrage profond. Comme tant de noms arméniens terminés en « yan », il relie immédiatement à une origine, à une lignée, à des racines que l’intéressée revendique avec force.

Car si Maître Kalamian se définit comme un mélange, elle se dit aussi profondément arménienne. Son père est issu de la diaspora arménienne de Syrie. Dans son histoire familiale se glisse d’ailleurs un récit de survie : sa grand-mère, installée à la frontière turque au moment du génocide, aurait pu échapper au pire grâce à l’intervention d’un prétendant turc venu prévenir la famille du danger imminent. Une histoire transmise comme une preuve que, même au cœur des tragédies, l’humanité ne disparaît jamais totalement.

Le génocide arménien, pourtant, fut longtemps un sujet silencieux. Dans son enfance, on ne lui en parle pas directement. Elle perçoit seulement, dans la manière dont ses grands-parents prononcent le mot « Turc », une charge négative, une douleur enfouie. Ce n’est qu’à l’adolescence qu’elle comprend réellement l’ampleur de cette mémoire blessée. Avec le recul, elle voit dans ce silence une forme de protection : la volonté de ne pas abîmer trop tôt les enfants par l’horreur de l’Histoire.

Née à Alep, Maître Kalamian grandit dans une famille aimante, soudée, traversée par plusieurs cultures. Sa mère, belge d’origine flamande, venue de Bruges, représente à ses yeux « l’exact opposé », le yin et le yang. Pourtant, c’est cette mère non arménienne qui fera l’effort remarquable d’apprendre la langue, de s’intégrer à la famille et de transmettre à ses enfants un attachement profond à l’univers arménien. À la maison, l’arménien devient presque une langue maternelle. Elle y découvre une mentalité, un sens de la famille, une chaleur collective qui marqueront durablement sa personnalité.

Le parcours de son père raconte lui aussi quelque chose de cette histoire diasporique. Envoyé en Belgique pour étudier la médecine à l’ULB, conformément au souhait de son propre père pharmacien, il se révèle bien plus doué pour les affaires que pour les études. Après quelques années de malentendu familial, il réussit brillamment dans le commerce. La famille repart alors s’installer en Syrie, puis s’expatrie au Liban à la suite de la guerre des Six Jours. Là, Maître Kalamian découvre un autre visage de la diaspora : une communauté arménienne dense, vivante, structurante, intégrée à une société libanaise qu’elle dit avoir profondément aimée.

Puis vient la guerre du Liban. Les bombardements, le danger, la fermeture des écoles. Son père décide alors, presque du jour au lendemain, de faire partir sa famille en Belgique, dans la famille maternelle, afin de les mettre à l’abri. Elle a 15 ans lorsqu’elle arrive à Bruxelles. L’exil est douloureux : il faut quitter un monde, des racines, un paysage intérieur. Mais elle y trouve aussi un accueil, celui de la communauté arménienne locale et de la famille belge de sa mère. C’est là que s’ouvre une nouvelle vie, et bientôt une rencontre décisive : celle de son futur mari, un Français, non arménien, croisé alors qu’elle n’a que 17 ans.

Le droit, lui, s’impose très tôt comme une évidence. Rien ne la prédestinait pourtant, dans son milieu familial, à devenir avocate. Mais une image d’enfance s’est fixée en elle : celle d’un avocat libanais, figure respectée, saluée avec déférence dans la rue, et dont l’aura l’impressionne profondément. Enfant, elle se dit déjà qu’elle veut devenir « comme ce monsieur ». La vocation naît là, presque silencieusement.

Si elle choisit finalement le droit de la famille, ce n’est pas, dit-elle, par héritage direct du traumatisme arménien ou d’une quête abstraite de réparation historique. Ce qu’elle relie à son arménité et plus largement à son éducation orientale, c’est autre chose : l’empathie, le vivre-ensemble, l’entraide, la solidarité, le refus du jugement hâtif. Autant de valeurs qui ont façonné sa manière d’écouter et de défendre.

Être arménienne, pour elle, signifie d’abord appartenir à une grande famille dispersée mais reconnaissable instantanément. Rencontrer un Arménien, où que ce soit, c’est retrouver spontanément une forme de proximité, presque de parenté. Bien sûr, le génocide crée un lien particulier, une conscience aiguë de ce que l’homme est capable de faire à l’homme. Mais elle insiste sur un point essentiel : l’arménité n’est pas, à ses yeux, un enfermement dans le ressentiment. Au contraire, elle y voit un ADN positif, une capacité à dépasser les drames sans les nier, à transmettre le devoir de mémoire sans transmettre la haine.

Parmi les héritages reçus, elle cite avant tout le sens de la famille, la loyauté, la bienveillance. Des valeurs qui, selon elle, ne sont peut-être pas exclusivement arméniennes, mais qu’elle a toujours perçues comme centrales dans son univers familial et communautaire.

Longtemps, pourtant, elle ne s’est pas sentie attirée par l’Arménie en tant que territoire. Dans son esprit, l’arménité vivait d’abord dans la diaspora, plus vaste, plus incarnée, plus réelle peut-être qu’un espace géographique réduit à ce qu’elle considérait alors comme « un petit bout » de l’ancienne Arménie soviétique. Elle voyait l’Arménie indépendante avec distance, sans parvenir à s’y projeter pleinement.

Ce rapport change en 2015, lorsqu’elle s’y rend pour la première fois à l’occasion du centenaire du génocide, dans le cadre d’un voyage organisé par le Jeune Barreau. Ce séjour est un choc affectif. Elle y découvre un pays humble, varié, humain, dont elle tombe amoureuse. Depuis, elle y est retournée et souhaite un jour y emmener ses enfants et petits-enfants, pour leur transmettre à leur tour quelque chose de ce lien retrouvé.

La question de la transmission, justement, occupe une place centrale dans sa réflexion. Elle reconnaît avec lucidité n’avoir pas pu transmettre pleinement la langue arménienne à ses enfants. La petitesse de la diaspora en Belgique, son mariage avec un Français, la dispersion familiale, mais aussi sa propre trajectoire linguistique, entre arménien, arabe, français et anglais, ont rendu cette transmission plus fragile. Elle le regrette. Si c’était à refaire, dit-elle sans détour, elle parlerait davantage arménien.

Mais elle refuse de réduire l’héritage à la seule langue. Pour elle, transmettre, c’est aussi transmettre un état d’esprit : l’empathie, la bienveillance, l’exigence, le sérieux, le sens de la famille, l’attention aux autres. Ses enfants, même s’ils ne portent pas un nom arménien, se sentent concernés par cette identité. Ils disent naturellement : « Ma mère est arménienne. » Et cela compte.

Dans sa vie professionnelle, cette même éthique se prolonge. Elle rattache volontiers sa conception de la justice à une autre expérience fondatrice : celle d’avoir grandi avec un père très en avance sur son temps, convaincu de l’égalité entre les femmes et les hommes. Elle raconte avoir pu pratiquer le judo enfant, là où une cousine en fut privée au nom des conventions sociales. Cette vision de l’égalité, de la dignité, de la justice concrète a profondément nourri son engagement d’avocate.

Dans le traitement des dossiers de divorce, elle refuse les logiques purement destructrices. Pour elle, la justice familiale ne peut pas se résumer à une décision imposée d’en haut. Chaque histoire est singulière, chaque situation mérite écoute et attention. Son rôle consiste d’abord à aider les personnes à garder la main sur ce qu’elles estiment juste pour elles-mêmes, plutôt que de laisser un juge s’approprier entièrement l’intimité familiale. Elle privilégie donc, autant que possible, la recherche d’un terrain d’entente, le dialogue, la compréhension mutuelle.

Cela ne signifie pas naïveté. Lorsque les situations impliquent des violences, de la maltraitance ou une impossibilité manifeste d’accord, elle reconnaît qu’il faut parfois trancher. Mais même alors, elle insiste sur la responsabilité de l’avocat : ne pas piétiner inutilement l’autre parent, ne pas salir des figures qui restent essentielles dans la construction psychique de l’enfant, ne pas transformer la défense en entreprise de destruction totale.

Cette vision, elle la prolonge aussi dans la structure qu’elle contribue à faire vivre. Fière de son cabinet et de sa réputation, elle évoque aussi avec enthousiasme la Maison du Divorce, fondée par sa fille, qui propose une approche multidisciplinaire : avocats, psychologues, pédopsychiatres, experts financiers, guidance parentale, accompagnement budgétaire, expertise immobilière. Une manière cohérente, à ses yeux, de traiter la complexité des séparations autrement, sans jeter d’huile sur le feu, en cherchant des solutions plus humaines, plus intelligentes, plus durables.

Et puis il y a chez elle cette manière orientale d’aborder les conflits, que certains de ses confrères résument avec humour. Une amie avocate d’origine ukrainienne lui disait souvent que négocier avec elle, c’est négocier avec « tout l’Orient » : là où certains veulent du noir ou blanc, elle explore, nuance, contourne, fait plusieurs fois le tour de la question. Elle y voit moins un défaut qu’une culture de la complexité, du dialogue et du lien.

À la jeunesse arménienne de la diaspora, son message est simple et profond : il faut prendre le meilleur de partout. Refuser les oppositions simplistes entre une identité et une autre, entre un monde et un autre. Il y a du bon partout, du mauvais partout, et la richesse de la diaspora consiste précisément à savoir faire alliance entre plusieurs héritages sans se perdre. Être fidèle à ses racines, sans s’enfermer. S’ouvrir, sans se diluer.

Quant à la communauté arménienne de Belgique, elle estime qu’il lui manque avant tout le nombre. Trop peu nombreux, les Arméniens y sont plus vulnérables à l’effacement culturel. C’est peut-être pour cela, dit-elle avec tendresse, qu’elle se réjouit tant à chaque rencontre arménienne : comme si chaque visage portait un peu de cette famille élargie, de cette mémoire vivante, de cette identité à la fois fragile et tenace.

Chez Maître Kalamian, l’arménité n’est ni un slogan ni une nostalgie. Elle est une manière d’être au monde : fidèle, lucide, chaleureuse, exigeante. Une force tranquille qui traverse la mémoire, la famille, l’exil, la langue, la justice et la transmission.

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