Entretiens

Bruno Colmant : «L’Arménie m’a appris l’urgence d’être heureux»

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Bruno Colmant : «L’Arménie m’a appris l’urgence d’être heureux»

Connu pour ses analyses économiques et financières, Bruno Colmant s’est récemment rendu en Arménie dans le cadre d’une visite organisée par la Chambre de Commerce Belgo-Arménienne (BACC). Ce voyage lui a permis de découvrir un pays dont il connaissait encore peu l’histoire et les réalités contemporaines.

À son retour, l’ancien CEO de la Bourse de Bruxelles, professeur universitaire et l’une des voix les plus influentes du monde économique belge, a publié une chronique remarquée intitulée « Arménie : la force d’un pays-frontière », dans laquelle il évoque son admiration pour la résilience du peuple arménien et la profondeur de son histoire.

Au-delà des questions financières, monétaires ou géopolitiques qui lui sont familières, la correspondante d’Armenpress à Bruxelles a souhaité poursuivre la conversation sur un terrain plus personnel. Dans cet entretien, Bruno Colmant revient sur les émotions suscitées par son séjour, les rencontres qui l’ont marqué, sa découverte de la spiritualité arménienne, ainsi que les leçons humaines qu’il retient d’un pays qu’il qualifie de « romantique » au sens le plus profond du terme.

De la visite du monastère de Geghard à sa réflexion sur la résilience d’un peuple confronté aux épreuves de l’histoire, Bruno Colmant livre un regard sincère et parfois introspectif sur l’Arménie. Une expérience qui l’a conduit à une conclusion simple mais essentielle : « L’Arménie m’a appris l’urgence d’être heureux. »

Avant de partir en Arménie, quelle image aviez-vous du pays ? Aviez-vous des attentes particulières ou, au contraire, peu d'idées préconçues ?

Je n'avais pas beaucoup d'idées préconçues. Bien sûr, je connais des Arméniens en Belgique, mais je n'avais en réalité qu'une connaissance très limitée du pays lui-même. Je me suis donc renseigné avant le voyage, j'ai lu beaucoup de choses, mais je dois reconnaître que je n'avais pratiquement aucune conscience de l'histoire de l'Arménie. J'aurais même eu du mal à la situer précisément sur une carte.

Ce séjour m'a permis d'apprendre énormément et j'ai été extrêmement séduit par ce pays, presque de manière romantique.

L'autre élément qui m'a marqué, c'est la prise de conscience de notre propre confort européen. Nous avons grandi en Belgique dans une stabilité territoriale, institutionnelle et historique qui nous a fait oublier les tourments du reste du monde. Nous avons vu la chute de l'Union soviétique de loin, l'ouverture de la Chine de loin, les conflits et les bouleversements géopolitiques de loin.

Passer quelques jours en Arménie, c'est soudain prendre conscience que, dans d'autres régions du monde, l'instabilité, les transformations et les incertitudes font partie du quotidien. J'ai trouvé cela intellectuellement très stimulant, mais aussi profondément émouvant.

Durant votre séjour, y a-t-il eu un moment, une rencontre ou une expérience qui vous a profondément touché ou même bouleversé ? Pourquoi ?

Oui, il y a eu plusieurs moments.

Je pense notamment à la visite d'un monastère - Geghard. J'ai été profondément touché par la dimension spirituelle du lieu et par l'attachement religieux que j'ai observé chez certaines personnes.

Cela m'a amené à réfléchir à quelque chose qui m'avait toujours semblé paradoxal. Lors de la guerre entre la Russie et l'Ukraine, j'avais été frappé de voir des représentants religieux bénir des armes ou des soldats des deux côtés du conflit. Cela me paraissait incompréhensible, car j'associais spontanément la religion à un facteur de paix.

En Arménie, j'ai compris quelque chose de plus profond. Dans un pays dont l'histoire a été marquée par les guerres, les déplacements, les pertes territoriales et les incertitudes, la religion représente un ancrage qui traverse les siècles. Elle constitue un repère stable dans un environnement qui ne l'est pas toujours.

Cela m'a beaucoup touché. En Europe occidentale, la religion est devenue essentiellement un marqueur culturel dans des sociétés largement sécularisées. En Arménie, j'ai ressenti quelque chose de beaucoup plus profond et de plus vivant.

Qu'avez-vous le plus aimé en Arménie : les paysages, la culture, l'histoire, les personnes, la gastronomie ou autre chose ?

Sans hésiter, les rencontres.

Les paysages sont magnifiques, bien sûr, mais ce qui m'a le plus marqué, ce sont les personnes. J'ai rencontré des gens d'une grande intelligence et d'une remarquable profondeur.

Je pense notamment à certaines personnalités du monde académique que nous avons rencontrées.  J'ai ressenti chez beaucoup de personnes une forme de sagesse forgée par l'histoire. Une sagesse façonnée par les épreuves traversées par le pays au fil des siècles. C'est quelque chose qui m'a profondément impressionné.

Y a-t-il également un aspect qui vous a surpris, interrogé ou moins convaincu ?

Oui, la proximité de la guerre et de ses conséquences.

J'ai pris conscience à quel point nous étions mal informés, ou insuffisamment informés, des événements récents qu'a connus l'Arménie. Les pertes humaines, les traumatismes, les drames vécus par certaines familles m'ont beaucoup touché.

Tout cela renvoie finalement à une même réalité : celle d'un peuple que nous connaissons mal, qui a beaucoup souffert, qui continue à se transformer et à faire face à de nombreux défis.

L'une des grandes leçons que je retire de ce voyage est aussi la prise de conscience de notre propre myopie européenne. Nous regardons souvent le monde à travers le prisme de notre stabilité, sans mesurer ce que vivent d'autres sociétés.

Vous dites vouloir devenir un ambassadeur de l'Arménie. Si vous deviez revenir demain, qu'aimeriez-vous découvrir davantage ou approfondir dans ce pays ?

Étant un homme de la finance, j'aimerais approfondir ma compréhension du système financier, monétaire et bancaire arménien.

L'Arménie est confrontée à des questions que nous avons parfois oubliées en Europe occidentale : la gestion d'une monnaie nationale, les enjeux liés au taux de change, la stabilité monétaire ou encore les mécanismes de résilience économique.

Je trouverais passionnant de pouvoir travailler quelque temps avec des professionnels arméniens afin d'échanger nos expériences respectives. Je suis convaincu que nous aurions beaucoup à apprendre les uns des autres. J'aimerais donc revenir en restant dans mon domaine d'expertise.

Après ce voyage, qu'est-ce que l'Arménie vous a appris sur le monde, mais aussi sur vous-même ?

Une chose essentielle : l'urgence d'être heureux. Dans l'article que j'ai écrit, je parle d'un sentiment d'urgence que j'ai ressenti chez les Arméniens. Une urgence de vivre, de survivre, de dépasser les épreuves. C'est pour cela que j'ai utilisé le mot « romantisme ».

Cela peut sembler surprenant, mais j'ai perçu chez beaucoup de personnes une conscience très forte de la fragilité de l'existence. Lorsqu'un peuple a connu la guerre, la persécution, les pertes territoriales et les incertitudes historiques, il développe souvent une intensité particulière dans sa manière de vivre.

Cette urgence de vivre engendre aussi une certaine audace, une franchise, une capacité à s'exprimer directement que l'on rencontre parfois moins en Europe occidentale.

Quel message transmettrez-vous à votre entourage lorsque vous parlerez de l'Arménie ?

Je dirai qu'il faut étudier l'Arménie. Son histoire mérite d'être connue parce qu'elle constitue une formidable leçon de résilience. Ce pays a traversé des empires, des occupations, un génocide, des conflits et de multiples transformations, tout en conservant son identité.

Nous entrons aujourd'hui dans un monde qui sera probablement plus instable, plus fragmenté et plus complexe. Les tensions géopolitiques, les migrations et les bouleversements climatiques vont modifier nos sociétés.

Dans ce contexte, comprendre comment l'Arménie a réussi à survivre et à préserver son identité au fil des siècles me paraît extrêmement instructif.

Ce voyage a renforcé ma conviction que nous sommes, en Europe, beaucoup moins préparés que nous ne le pensons aux défis qui nous attendent.

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