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Aïda Kazarian : peindre ce que les racines laissent en nous

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Aïda Kazarian : peindre ce que les racines laissent en nous

Artiste née à Bruxelles et élevée au sein d’une famille arménienne façonnée par l’exil, les tapis, les langues et les silences, Aïda Kazarian n’a jamais cherché à introduire délibérément son « arménité » dans sa peinture. Elle y était déjà. Peut-être même depuis toujours. Dans un geste inconsciemment hérité de sa mère, dans cette langue arménienne longtemps vécue comme un langage secret, dans les traces, les couleurs et la mémoire qui traversent constamment son œuvre sans jamais avoir besoin de se nommer. Portrait d’une artiste pour qui les racines ne sont pas une limite, mais une matière vivante.

Lorsque l’on demande à Aïda Kazarian de se présenter en quelques mots, la réponse vient avec une simplicité presque désarmante : « Simplement peintre. »

Une artiste née et élevée à Bruxelles, profondément nourrie et inspirée par la peinture belge et européenne. Mais derrière cette définition modeste se déploie toute une histoire faite de pays différents, de langues, de déplacements, de gestes transmis et de mémoires parfois tues.

Avant la peinture, il y eut les tapis. Aïda Kazarian a grandi au milieu des tapis orientaux que ses parents restauraient dans leur atelier bruxellois.

Son père venait d’Arménie soviétique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il avait servi dans l’armée soviétique avant de déserter, de fuir et, au terme d’un parcours long et improbable, de parvenir jusqu’en Belgique. Retourner en Union soviétique lui était désormais impossible : le Goulag l’y attendait très probablement. Il resta donc à Bruxelles, où il apprit le métier de restaurateur de tapis orientaux.

L’histoire de la famille maternelle suivait un autre chemin. Les parents de sa mère étaient originaires de Constantinople. Ils avaient quitté l’Empire ottoman, rejoint Marseille, puis s’étaient installés à Alfortville, près de Paris. C’est là que la mère d’Aïda apprit elle aussi la restauration de tapis orientaux.

Les chemins de ses parents se croisèrent lors d’un bal arménien organisé à Paris. Ils se rencontrèrent, tombèrent amoureux et s’installèrent ensemble à Bruxelles, où ils ouvrirent plus tard leur propre atelier.

Aïda grandit ainsi dans un univers de fils, de couleurs, de motifs et d’objets anciens. Elle ne pouvait pas encore savoir qu’elle était déjà, en réalité, en train de regarder sa future peinture.

Son enfance est aussi une histoire de langue. Jusqu’à l’âge de six ans, l’arménien fut presque sa première langue : celle de la famille, de son père, de sa mère et des étés passés à Paris auprès de sa grand-mère.

Puis vint l’école, et avec elle le français. Peu à peu, la langue française, la culture belge et la culture européenne devinrent elles aussi des composantes essentielles de son identité.

À douze ans, dans un lycée bruxellois, Aïda découvrit véritablement l’art abstrait, notamment à travers Berthe Dubail et Jo Delahaut. Ce fut un choc important.

Jusqu’alors, la peinture était surtout présente à la maison sous la forme d’icônes, d’objets anciens et de tableaux collectionnés par ses parents. L’abstraction lui ouvrit un espace totalement différent. Progressivement, Aïda commença à percevoir des correspondances.

Un motif de tapis peut, lui aussi, contenir une histoire. Il peut renfermer des signes, des rythmes, des secrets. Il est possible de raconter quelque chose sans représentation figurative — exactement comme dans l’art abstrait. Cette intuition ne la quittera plus.

Plus tard vint New York, puis la découverte de la peinture américaine : Jackson Pollock, Mark Rothko, Barnett Newman. D’autres dimensions. D’autres manières d’interroger la peinture.

Dans son univers, il y avait également Monet et ses Nymphéas, la magie de la superposition des couches de peinture. Tout cet univers artistique, explique-t-elle, nourrissait sa manière de regarder le monde et la vie.

Mais tandis que sa pensée artistique se construisait entre la Belgique, la France et les États-Unis, l’arménité, elle, n’avait pas besoin d’être recherchée. « Elle était simplement là. » Dans la langue. Dans la cuisine. Dans les gestes. Dans la maison. Pendant longtemps, l’arménien fut pour elle une langue « secrète, intime, profonde ». Dans le Bruxelles de son enfance, on l’entendait à peine dans l’espace public. Très peu d’Arméniens de sa génération parlaient arménien. Certaines familles avaient même consciemment choisi de ne pas transmettre la langue à leurs enfants, estimant qu’une intégration complète supposait aussi son abandon.

Chez les Kazarian, l’arménien resta. Et un jour, cette langue secrète devint soudain la langue du monde extérieur.

Aïda avait dix-sept ans lorsqu’elle décida de partir en Arménie avec sa grand-mère maternelle. Nous étions en 1970. En Arménie soviétique. Son père ne pouvait pas y retourner. Sa mère avait peur. Mais Aïda voulait voir ce pays dont elle portait la langue en elle sans véritablement le connaître. Avec sa grand-mère, elles partirent de Paris pour Moscou, puis de Moscou pour Erevan. Et dans cet avion se produisit quelque chose qu’elle n’oubliera jamais.

Pour la première fois de sa vie, elle entendit parler arménien dans un espace public. À bord, les annonces étaient faites en russe et en arménien. « À ce moment-là, c’est comme si quelque chose s’était ouvert dans ma tête : il y avait quelque chose d’arménien en moi. »

Le sentiment naquit d’abord du son d’une langue. Non d’une théorie sur l’identité. Non d’un livre d’histoire. D’un son. Pourtant, ce voyage fut loin d’être un retour romantique aux origines.

La jeune Aïda ressentait la surveillance permanente de la milice soviétique. Elle essayait de retrouver les membres de la famille de son père, alors qu’en Arménie celui-ci était considéré comme mort.

À l’hôtel, on l’interrogeait : qui avait-elle rencontré ? Où était-elle allée ? Pourquoi était-elle rentrée si tard ?

Mais parallèlement, elle découvrait une autre Arménie. Au Matenadaran, les manuscrits et les miniatures la bouleversèrent. Elle eut également l’occasion exceptionnelle de voir Martiros Sarian, alors déjà très âgé. Sarian était assis devant sa maison. Aïda s’approcha simplement de lui et lui serra la main. Le geste était minuscule. Le souvenir, immense. Puis vinrent les paysages d’Arménie. La chaleur. La lumière verticale. Les couleurs. Les contrastes violents.

Et soudain, les tableaux de Sarian s’ouvrirent à elle autrement. Elle les voyait dans les paysages eux-mêmes. Des années plus tard, à New York, elle retrouverait des contrastes d’une intensité comparable dans la ville et dans certaines œuvres de la peinture américaine.

C’est peut-être là l’une des caractéristiques fondamentales de son regard : percevoir les liens entre un lieu et les artistes qui y ont vécu et créé.

Comment la lumière devient-elle peinture ? Comment une ville pénètre-t-elle dans le travail d’un peintre ? Comment un espace finit-il par devenir un geste de la main ? La réponse à cette dernière question, Aïda Kazarian ne la trouvera que bien plus tard.

À l’Académie des beaux-arts, elle avait reçu une formation classique. Mais au début des années 1990, quelque chose changea. Elle ne se retrouvait plus dans ces grandes représentations, presque grandeur nature. Elle commença alors à les recouvrir.

Son atelier donnait sur un jardin, et sur ses immenses œuvres elle se mit à peindre des jardins. Elle travaillait avec des éponges, des outils qu’elle fabriquait elle-même, laissant des traces et des empreintes. Et elle répétait sans cesse un même mouvement.

Jusqu’au jour où son compagnon, Pana, attira son attention sur ce geste. Il ressemblait au boustrophédon : un mouvement dans lequel une ligne avance dans une direction, atteint son extrémité, puis repart dans la direction opposée à la ligne suivante.

Et à cet instant, Aïda comprit. Ce mouvement, elle l’avait vu des milliers de fois. C’était celui de la main de sa mère.

Lorsque celle-ci restaurait un tapis très endommagé, elle reconstruisait d’abord la chaîne et la trame, puis restaurait toute une partie, nœud après nœud. Elle avançait dans une direction, revenait dans l’autre, puis repartait à nouveau. Aïda avait passé toute son enfance à regarder ce geste.

Elle ne l’avait jamais consciemment appris. Du moins le croyait-elle. Des décennies plus tard, sa main de peintre répétait le même mouvement. « Voilà ma racine arménienne. Ma racine est dans le tapis. » À cet instant, l’héritage cesse d’être une idée abstraite. Il devient un mouvement du corps.

Dès lors, Aïda décide de poursuivre consciemment ce geste qui était d’abord apparu de manière inconsciente. Elle y voit aussi un hommage à sa mère.

Le tapis arménien la fascine également parce qu’il peut contenir des inscriptions, des noms, des dates, des signatures. Le tapis peut devenir une trace. Aïda rappelle qu’après le Génocide, le tissage et la fabrication de tapis furent aussi, pour beaucoup, une manière de laisser un témoignage.

Cette idée de la trace traverse également son propre travail. Elle utilise beaucoup les empreintes et les marques. Et là encore, le sens vient souvent après le geste. « Laisser une empreinte, c’est inscrire un signe dans le temps, laisser une trace. Et cette trace est liée à la mémoire. »

Les traces s’accumulent et finissent par créer une présence. Et qu’est-ce que cette présence, sinon une mémoire ? Pour Aïda Kazarian, l’identité arménienne ne devient jamais un programme artistique. Elle rejette presque instinctivement cette idée.

Elle ne s’est jamais assise devant une toile en se disant : aujourd’hui, je vais peindre l’arménité.

Parce qu’une identité vécue n’a pas toujours besoin d’être proclamée.

Elle est dans la langue. Dans la nourriture. Dans les odeurs. Dans les gestes. Elle est même dans cette vigne qui pousse dans son jardin et que sa grand-mère avait autrefois plantée. Et tout aussi naturellement, cette identité cohabite avec son amour du français, son attachement à la Belgique et toute la culture européenne qui l’a façonnée.

« L’une n’appauvrit pas l’autre. Au contraire, elles s’enrichissent. » Cette phrase dit peut-être beaucoup de son identité. Il n’est pas question ici de choisir. Il est question d’additionner les strates. Lorsqu’on demande à Aïda Kazarian ce qu’elle a elle-même transmis à ses enfants, elle hésite un instant.

Ses enfants, Céline et Araz, parlent arménien. Ils sont attachés à la culture arménienne, à sa cuisine, à tout cet univers. Mais lorsqu’elle tente de nommer la chose la plus importante qu’elle a reçue de ses parents et transmise à ses propres enfants, elle ne choisit ni la langue, ni la tradition, ni l’histoire.

Elle dit : « L’Amour. Mais l’Amour avec un grand A. »

Puis elle semble sourire elle-même de sa réponse : elle aurait peut-être dit la même chose si elle avait été indienne. Parce que l’amour, finalement, n’est ni arménien ni belge. Il est simplement amour. Ce qu’elle souhaitait transmettre, c’était aussi le désir de tout faire le mieux possible, et de le faire avec amour. Cuisiner avec amour. Élever ses enfants avec amour. Peindre avec amour.Non parce que l’amour garantit la perfection, mais parce que quelque chose de vrai demeure dans ce que l’on crée ainsi.

Et lorsqu’on lui demande quelle tradition arménienne elle aime le plus, sa réponse nous ramène une nouvelle fois à la vie quotidienne : « Chanter. Lever son verre autour d’une table. Faire la fête. » Encore une fois, l’identité ne se proclame pas. Elle se vit.

Parmi toutes les couleurs, Aïda Kazarian choisit d’abord le blanc pour décrire son arménité.

Parce qu’elle aime la neige, ce qui est presque invisible, le silence et l’espace intérieur. « Dans le blanc, je peux tout mettre. Il contient toute la lumière. »

Puis vient le rose, associé à une pensée de Christian Bobin, mais aussi au rosier de sa grand-mère et au souvenir de la confiture préparée avec des pétales de rose. Ainsi, une seule couleur peut contenir à la fois un écrivain, un jardin, une grand-mère, une saveur et une enfance.

Mais le blanc acquiert une profondeur tout autre lorsque Aïda parle de la mémoire arménienne. En 2015, à l’occasion du centenaire du Génocide arménien, Aïda Kazarian, membre de l’Académie royale de Belgique, organisa un grand colloque pour commémorer cet anniversaire.

Son identité arménienne s’exprime aussi à travers de tels actes. Elle insiste pourtant sur un point : elle ne s’est jamais définie uniquement à travers le Génocide. Pendant son enfance, on en parlait peu. Sa grand-mère avait vécu cette période à Constantinople. Mais elle ne racontait pas.

Aïda appartient à cette génération qui a grandi au contact direct de la mémoire de la catastrophe, mais dont une grande partie était recouverte de silence.

Plus tard, sa fille Céline posera davantage de questions à son arrière-grand-mère et entendra peut-être des histoires qu’Aïda elle-même n’avait jamais entendues. Aïda ne juge pas ce silence. Elle le comprend. « Il y a des choses que nous traversons dans nos vies de femmes et que nous ne raconterons jamais. »

Et soudain, toute la conversation revient à la couleur choisie plus tôt. Le blanc. Non plus seulement le blanc de la lumière ou de la neige. Mais le blanc de tout ce qui n’a pas été raconté.

L’espace blanc resté entre deux générations. Cette page blanche sur laquelle la génération suivante pourra peut-être commencer à écrire.

« C’est aussi pour cela que le blanc est la couleur de mon arménité. »

Pour Aïda Kazarian, les racines ne sont finalement ni un territoire figé, ni une affirmation permanente de soi.

Elles ressemblent davantage à ces fils qu’elle observait enfant dans l’atelier de ses parents.

Certains fils sont visibles. D’autres passent sous la surface. Certains viennent de Bruxelles, d’autres de Constantinople, d’Alfortville, d’Erevan ou de New York. Et lorsque l’ensemble de l’image est achevé, il devient impossible de dire précisément où commence l’un et où finit l’autre.

Peut-être est-ce cela, finalement, l’identité selon Aïda Kazarian : ce que nous croyons avoir oublié, mais dont notre main, parfois, se souvient encore.

 

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