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Albert Karaziwan : « L’identité, on la porte dans l’âme »

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Albert Karaziwan : « L’identité, on la porte dans l’âme »

Entrepreneur belge d’origine arménienne, né dans un environnement façonné par Alep, Mardin, la Syrie et le Liban, Albert Karaziwan a construit une carrière internationale dans des secteurs aussi différents que les cosmétiques, l’immobilier et la biométrie. Mais derrière le parcours de l’homme d’affaires apparaît une autre histoire, plus intime : celle d’une identité arménienne héritée, parfois silencieuse, jamais effacée.

Il parle de l’identité comme d’autres parlent d’un paysage intérieur. Quelque chose qui ne se choisit pas complètement, qui ne se résume ni à une langue, ni à un passeport, ni même à un drapeau.

« L’identité, c’est ce que l’on ressent malgré nous », dit Albert Karaziwan. À ses yeux, elle naît de dizaines de choses presque invisibles : les langues entendues dans l’enfance, les amis, la famille, les lieux traversés, les blessures héritées. Deux frères élevés sous le même toit, estime-t-il, peuvent ainsi porter des identités différentes.

Cette réflexion n’a rien d’abstrait chez lui. Toute sa vie semble justement s’être construite au croisement de plusieurs appartenances.

Issu d’une famille nombreuse, Albert Karaziwan grandit entre la Syrie et le Liban. Une partie importante de sa famille vit aujourd’hui au Canada, en France, en Belgique et au Liban. Lui quitte la région très jeune : après des études entre la Syrie et le Liban jusqu’à l’âge de 17 ans, il poursuit sa formation en France avant de s’installer en Belgique vers 18 ans. Il y fera sa vie, épousera une Belge et y construira l’essentiel de sa carrière.

Le Canada aurait pourtant pu devenir sa destination définitive. Les trois quarts de sa famille y vivaient déjà et le jeune couple envisageait de s’y installer. « Puis le hasard a fait que je suis resté ici », raconte-t-il.

Ce hasard belge donnera naissance à un parcours entrepreneurial particulièrement éclectique. Il commence dans les cosmétiques, passe brièvement par le diamant, développe ensuite un laboratoire dont les produits sont vendus à de grandes marques, parmi lesquelles Dior, Chanel ou Make Up For Ever. Il travaille également dans l’import-export et dans l’industrie, notamment avec le Moyen-Orient, la Syrie et l’Irak. Avant même ses 30 ans, il représente une usine métallurgique belge sur des marchés où sa connaissance de la région et des langues constitue un avantage déterminant.

Puis vient l’immobilier. Dans les années 1990, il crée une importante agence immobilière en Belgique, qu’il revendra ensuite à la BBL, aujourd’hui ING. Mais, fidèle à son tempérament, il repart déjà vers un nouveau domaine.

À partir de 1992, Albert Karaziwan s’intéresse à un secteur encore presque inconnu du grand public : la biométrie.

« À l’époque, les gens ne savaient même pas ce que voulait dire le mot biométrie. Ils pensaient que c’était de la biologie », se souvient-il.

Il développe alors une activité autour de la comparaison des empreintes digitales, puis rachète en 1999 une société qu’il installe en Belgique. Progressivement, son activité s’oriente vers la lutte contre la fraude à l’identité et la création de systèmes d’état civil et de documents d’identification. L’Afrique devient l’un de ses principaux marchés.

Pour répondre aux contraintes financières de certains États, il développe un modèle de concession de type BOT - Build, Operate, Transfer : son entreprise finance et installe les infrastructures, exploite le système et est rémunérée en fonction des résultats.

Au départ, raconte-t-il, même sa banque le mettait en garde : « Vous êtes fous, vous allez vous ruiner. »

Le modèle finit pourtant par fonctionner. De pays en pays, l’entreprise se développe et devient un acteur important du secteur en Afrique.

Il y a presque quelque chose d’étonnamment symbolique dans cette trajectoire : l’homme qui réfléchit depuis toujours à ce qui constitue l’identité d’un être humain travaille précisément à fabriquer les systèmes qui permettent aux États d’enregistrer officiellement cette identité.

Mais pour lui, le document reste justement la partie la plus superficielle.

« Le document, ce n’est qu’un titre. C’est comme un livre. Ce que vous voyez à l’extérieur du livre, c’est son titre. Mais le livre lui-même, c’est ce qu’il contient à l’intérieur. »

Derrière cette conception de l’identité se trouve aussi une histoire familiale profondément marquée par les violences subies par les Arméniens de l’Empire ottoman.

Albert Karaziwan perd son père lorsqu’il a neuf ans. Sur le moment, explique-t-il, il est encore trop jeune pour mesurer pleinement cette absence. C’est plus tard que la douleur prend une autre dimension, lorsqu’il commence à imaginer son père, lui, à seulement sept ans.

Enfant, son père avait été emmené dans les caravanes de déportés. Il parlait très peu de cette période. C’est surtout sa cousine, devenue pour la famille une sorte de dépositaire de la mémoire, qui racontera ce qu’ils avaient vécu.

Un épisode revient particulièrement dans le récit familial.

Pour échapper au danger, son père se cache sous un train qui longe la frontière syro-turque. Il reste dissimulé sous les wagons jusqu’à Alep, refusant même de répondre lorsque sa cousine Marie l’appelle dans les gares, par peur d’être découvert. Il avait auparavant vu des membres de sa famille massacrés et sa mère l’avait caché sous un meuble. Sa cousine, elle, s’était balafré le visage afin d’éviter d’être enlevée.

Cette histoire n’est pas racontée chez les Karaziwan comme une légende familiale héroïque. Elle semble plutôt avoir laissé une empreinte silencieuse.

C’est peut-être de là, pense Albert Karaziwan, que vient une partie de cette capacité à recommencer.

« On dit parfois que les Arméniens sont de bons commerçants ou de bons artisans. Je pense que cela va plus loin. Cela vient d’une certaine résilience. » Pour lui, cette résilience consiste à « résister malgré sa condition », à ne pas accepter l’humiliation ni la défaite comme une situation définitive. Albert Karaziwan ne parle pourtant pas parfaitement arménien.

Enfant à Alep, cela lui vaut parfois une étrange remise en question de son appartenance. Certains camarades lui disent qu’il n’est pas vraiment Arménien parce qu’il appartient à une famille arménienne catholique et ne maîtrise pas suffisamment la langue.

Des décennies plus tard, il rejette toujours cette logique. « Ce n’est pas à quelqu’un d’autre de décider quelle est votre identité. Ce n’est pas à moi de vous dire si vous êtes une bonne ou une mauvaise Arménienne. »

Pour lui, l’identité ne se mesure ni au degré de pratique linguistique ni à la conformité à un modèle communautaire.  Il rattache son arménité à une mémoire familiale, à une histoire, mais aussi à une identité chrétienne profondément enracinée dans celle des Arméniens d’Orient.

« Même lorsque l’on n’est pas particulièrement croyant, je pense que nous conservons une identité chrétienne. Cela peut sembler paradoxal, mais elle est réelle. »

Il effectue d’ailleurs ses propres recherches sur sa famille, notamment auprès des Mékhitaristes et dans les archives ecclésiastiques. Selon lui, le nom Karaziwan remonterait à plusieurs siècles et serait lié à l’histoire de la famille dans la région de Mardin et de la Mésopotamie du Nord.

La mémoire familiale est pourtant trouée. Guerres, exodes, incendies et massacres ont fait disparaître de nombreuses archives. L’église arménienne de Mardin, rappelle-t-il, a notamment été brûlée avec ses documents. D’où l’importance, selon lui, des noms de famille : parfois, le nom devient lui-même une archive.

Cette question de la transmission, Albert Karaziwan l’a abordée d’une manière presque inverse à celle de nombreuses familles diasporiques.

Marié à une Belge et installé depuis longtemps en Europe, il ne cherche pas à imposer une identité arménienne à ses quatre enfants. Il pense alors que leur avenir passe avant tout par une intégration complète dans le pays où ils vivent. « Je me suis dit : ils prendront l’identité du pays dans lequel ils vivent. » Mais le mouvement se fera dans l’autre sens.

Au moins trois de ses quatre enfants commenceront eux-mêmes à rechercher leurs origines. Certains voyageront en Arménie et en Syrie. Une de ses filles souhaitera même donner à son fils un prénom arménien.  Cela amuse presque leur père.

Celui qui avait voulu alléger ses enfants du poids des identités multiples les voit revenir spontanément vers cette histoire. Pour lui, c’est peut-être justement la preuve que l’identité ne se commande pas.

« Personne n’a le droit de décider quelle est l’identité d’un autre », insiste-t-il. Et lorsqu’on lui demande comment il vit aujourd’hui son arménité, sa réponse tient en quelques mots :

« On l’a dans l’âme. On la porte dans notre âme tous les jours. »

Quant à l’Arménie elle-même, elle occupe chez lui une place qu’il décrit moins comme une posture politique que comme un réflexe affectif. Il suit la vie politique du pays, soutient discrètement certaines associations arméniennes, et reste attentif à ce qui s’y passe.  Pour expliquer cette relation, il choisit une comparaison simple.

L’Arménie, dit-il en substance, ressemble à une cousine vivant en Argentine. On ne la voit pas tous les jours, on ne lui parle peut-être pas régulièrement, mais elle reste de la famille. Quand une bonne nouvelle lui arrive, on est heureux. Quand quelque chose de grave lui arrive, on a mal.

Cette image dit peut-être mieux que toutes les définitions ce qu’est, chez Albert Karaziwan, l’arménité. Ni nostalgie permanente, ni démonstration.

Il se méfie d’ailleurs d’une identité réduite aux symboles. Selon lui, il ne suffit pas de « sortir le drapeau tout le temps ». L’identité doit plutôt se vivre, se transporter, se traduire dans ce que l’on fait et dans la manière dont on se comporte.  Il préfère la réussite, la transmission, la mémoire et l’action. Et, après une vie passée à créer des entreprises, à traverser les frontières et à travailler précisément sur l’identification des individus, il revient finalement à cette conviction très simple :

Un passeport peut dire qui vous êtes pour un État. Mais il ne dira jamais entièrement qui vous êtes.

Pour Albert Karaziwan, cette autre identité  celle de la mémoire, des blessures, des appartenances et des liens invisibles voyage avec l’homme. Et parfois, même lorsqu’on pense l’avoir laissée derrière soi, ce sont les générations suivantes qui reviennent la chercher.

 

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