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Entre silences et racines : l’arménité de Lisa Abadjian

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Entre silences et racines : l’arménité de Lisa Abadjian

C’est une histoire de mémoire, de silences et d’« indicible », où la douleur se transmet souvent moins par les mots que par les détails du quotidien. Dans un entretien exclusif accordé au correspondant d’« Armenpress », la psychologue Lisa Abadjian raconte le parcours de sa famille : l’exil entamé après le génocide et l’arrivée en Belgique. D’Aïntap et d’Adana vers l’Égypte, Beyrouth et Paris, puis Anvers et Bruxelles, ce trajet dit à la fois la survie et la reconstruction : culture du travail, résilience, préservation de l’identité. En filigrane, une question demeure : comment transmettre l’histoire sans transmettre le trauma ?

-Quel est l’histoire de votre famille ? Comment votre famille est arrivée en Belgique ? D’où et comment ?

-Comme beaucoup — je pense — de la diaspora, ils ont souffert du génocide, surtout du côté de mon père. Mes parents ont eu un parcours d’exil, d’émigration, de déplacements successifs. Du côté de mon père, ils viennent d’Aïntap ; du côté de ma mère, d’Adana. Ma mère a grandi en Égypte, mon père au Liban, à Beyrouth.

Mon père a grandi dans une précarité extrême. Il était le deuxième d’une fratrie de quatorze enfants, marquée par une forte mortalité infantile. Ils vivaient nombreux dans un deux-pièces. Il a été très peu scolarisé, à peine le primaire. Il me racontait qu’ils mangeaient souvent du pain et des olives matin, midi et soir. Un poulet, c’était pour toute la famille et uniquement les jours de fête ; sinon, parfois des œufs. Très tôt, il a travaillé pour aider ses parents, enchaînant des petits jobs d’apprenti.

À 17 ans, il a vécu un drame qui l’a profondément marqué : sa sœur Marie, qui avait environ 14-15 ans, a eu une tumeur au cerveau. Les médecins au Liban disaient ne rien pouvoir faire, mais pensaient que des médecins français pourraient peut-être la sauver. Mon père a accompagné sa mère et sa sœur malade à Paris sur un paquebot militaire : lui dormait dans les cales, elles dans l’infirmerie.

Il me répétait souvent qu’il est très difficile de s’endormir quand on a faim — et lui, il a vraiment connu la faim. Chez nous, quand on mangeait du poulet rôti, ma mère en préparait deux, pour qu’il en reste le lendemain. Et mon père disait :

« Nous, on est trois, on mange deux poulets. Alors que nous, à douze, on mangeait un poulet… un jour de fête. »

Il a connu la pauvreté jusque dans son corps : dents abîmées, ongles abîmés. Plus tard, il a pu réparer tout ça, mais il a eu une vie très dure. Et à cela s’est ajouté le drame : le temps qu’ils réunissent l’argent et organisent le voyage, sa sœur est arrivée à Paris… et elle est morte deux jours plus tard.

Sa mère était dévastée et voulait rapatrier le corps à Beyrouth pour l’enterrer près d’elle. Mon père était désemparé, ne sachant pas comment payer leur retour. Lui, pourtant, voulait rester. Il disait : « Ici, c’est l’Europe », comme un endroit où il y a des règles, un cadre, une possibilité de s’en sortir. C’est ainsi qu’il est resté à Paris.

Comme il avait été apprenti, il travaillait pour presque rien et n’était pas toujours payé. Son patron disait : « Je te paie demain… demain… » — et “demain” pouvait devenir trois semaines, un mois, ou jamais. Mon père s’est dit : « Ici, au moins, les règles existent. »

Plus tard, il a travaillé dans la bijouterie et le diamant. Son père était orfèvre, donc il avait déjà des bases. Il a commencé avec des pierres synthétiques, puis a progressé. Il a fini par s’en sortir, mais il a souffert à Paris aussi.

Il vivait seul, loin de sa famille, dans une chambre de bonne tout en haut d’un vieil immeuble. Quartier peu cher, loyer bas. Il n’y avait qu’un lavabo ; les toilettes étaient communes, en bas, sans salle de bain. Il me disait :

« Tu ne sais pas tout ce qu’on peut faire dans un lavabo. »

Il y faisait sa lessive, il y cuisinait, il s’y lavait. Il me parlait aussi de la solitude pendant les fêtes : Noël, Nouvel An… Avec ma mentalité européenne, je lui demandais : « Mais tu n’avais pas d’amis ? » Il répondait :

« Tu raisonnes comme une fille de riche. Des amis, ça coûte cher : il faut sortir, aller au restaurant, consommer. Moi, l’argent, je voulais l’envoyer à ma famille. Et moi-même, je survivais à peine. Donc non : pas de vie sociale. »

Voilà. Je viens d’une famille de travailleurs. La culture du travail et beaucoup de valeurs essentielles, je les tiens surtout de mon père.

-Et côté maman ?

-Du côté de ma mère, c’était un milieu beaucoup plus favorisé. Elle avait de très bons souvenirs de son enfance. Aînée de trois filles, elle a grandi en Égypte et allait dans une école privée anglaise très élitiste. Un domestique l’escortait à l’école. Son père était comptable pour une firme belge et gagnait bien sa vie. Tant qu’ils étaient en Égypte, ils vivaient très confortablement. Puis, quand le régime a changé, ils sont partis.

C’est lors d’un voyage à Paris, je crois, qu’elle a rencontré mon père. Ensuite, ils se sont installés à Anvers. À l’époque, le monde du diamant, c’était Anvers ou Paris. Mon père lui a dit : « Tu peux choisir, je peux travailler dans les deux villes. » Ils ont visité, et elle a préféré Anvers. Mes sœurs y ont vécu. Treize ans plus tard, juste avant ma naissance, ils se sont établis à Bruxelles, parce qu’Anvers devenait très flamand. Mon père faisait la navette tous les jours : sa priorité, c’était ses enfants, sa famille.

-Votre papa a commencé à travailler dans le diamant ?

-Oui. Il travaillait déjà quand il a rencontré ma mère. Il s’était sorti de la misère et travaillait déjà comme petit diamantaire. Il avait douze ans de plus que maman.

-Vous avez eu beaucoup de discussions avec vos parents : l’arménité était centrale ?

-Entre eux, mes parents se parlaient en arménien : ils se disputaient en arménien, se racontaient leurs secrets en arménien. Tout ce qui touchait aux chiffres, à l’argent, passait aussi par l’arménien. Moi, j’avais une compréhension passive.

Mon père était très charismatique, avec beaucoup de certitudes. Il voulait que je sois “plus belge que les Belges”. Je ne parle pas pour mes sœurs, mais pour moi, oui : j’ai eu un père plus “gâteau”, très affectueux, à la fin de sa vie. Mes sœurs, plus âgées, ont connu un père plus strict.

Nous avons longtemps été trois. Mes sœurs se sont mariées tôt et sont parties tôt. Moi, j’étais un peu “la canne de vieillesse”. J’ai toujours vécu dans le même périmètre : Ixelles sud, avenue Ernestine. Et je terminerai là aussi : mes parents sont enterrés au cimetière d’Ixelles, où j’irai un jour.

La place de l’arménité était centrale, mais paradoxalement : mon père voulait l’intégration maximale. Ma mère, elle, voulait me transmettre la langue. Il disait : « À quoi ça va lui servir ? Qu’elle apprenne plutôt le néerlandais et l’anglais. » C’était toujours : le futur, la réussite, l’adaptation. Moi, je comprenais leur arménien, en tout cas.

Ils étaient aussi très inquiets de transmettre l’histoire sans transmettre le trauma. Je savais “un million et demi”, 1915, l’Empire ottoman, le Khatchkar… Je savais l’essentiel. Mais les détails, je ne les ai compris que beaucoup plus tard, parce qu’ils m’ont protégée.

Mon père relativisait beaucoup : « L’humanité n’est pas humaine. L’homme est un loup pour l’homme. Ce n’est pas qu’aux Arméniens qu’on a fait ça. » Il essayait de ne pas me noyer dans l’horreur.

Et quand j’ai été plus âgée et que j’ai vraiment lu, j’en ai perdu le sommeil. C’est mon mari — qui a aussi un peu de sang arménien — qui m’a emmenée en Arménie pour la première fois, en 2007.

On faisait des city trips : le matin, on s’asseyait dans un café, on lisait les guides, chacun faisait son programme, puis on mettait en commun. Là, au café, lui préparait le programme et moi je regardais autour de moi, sans m’arrêter. Il m’a dit : « Qu’est-ce que tu fais ? Dis-moi ce que tu veux visiter. » J’ai répondu : « Je regarde les gens. » Il : « Mais qu’est-ce que tu as à regarder ? » J’ai dit : « Je n’ai jamais vu autant d’Arméniens de ma vie. »

Entendre l’arménien partout, c’était bouleversant. Je ne lisais même plus les guides. Je lui ai dit : « On fait ton programme, je te fais confiance. » On a tout vu, mais l’impact était immense.

Mon mari a joué un grand rôle : c’est lui qui m’a acheté mes premiers livres sur l’histoire des Arméniens. Et quand j’ai commencé à lire en profondeur… ça m’a donné des cauchemars. Comprendre ce qu’avaient vécu mes ancêtres, l’envers de l’humain… c’est dur. On n’est pas les seuls, bien sûr, mais on est en plein dans le psychotraumatisme.

-Vous étiez déjà psychologue à ce moment-là ?

-Oui, et c’était très intéressant. Je me suis penchée sur la question, j’ai beaucoup lu. Pendant mes études, on n’avait pas vraiment la “clinique du psychotraumatisme” telle qu’on la connaît aujourd’hui : on parlait surtout de traumatismes individuels (agression, inceste, abus), pas vraiment des traumatismes collectifs.

Dans la littérature, il y avait des travaux, notamment après la Shoah, sur la transmission : qu’est-ce qu’on transmet, et comment ? Et les recherches aboutissent souvent à la même idée : on transmet toujours, qu’on le veuille ou non. Verbalement ou pas, quelque chose se transmet : l’indicible, l’infra-verbal, l’inconscient. Même quand on ne dit rien, il y a un “trou noir”, un secret, une lourdeur émotionnelle. Ma mère ne racontait pas le génocide, mais elle pleurait : c’est ça qui est transmis.

Je me souviens : j’avais environ 12 ans, et le film Holocauste passait à la télévision. L’école avait prévenu que c’était dur, qu’on pouvait regarder avec ses parents. J’en ai parlé avec ma mère : je voulais regarder. Elle m’a dit : « Non, pourquoi tu veux regarder des atrocités comme ça ? Tu es trop jeune. » Mais j’ai insisté… et évidemment, ça ravivait leur propre histoire : cette volonté d’extermination, d’anéantir un peuple.

-Quel rôle l’arménité joue aujourd’hui dans votre métier de psychologue ?

-Je vais y réfléchir… Je pense qu’elle fait partie de mon identité. Dans mon métier, peut-être une certaine familiarité avec les souffrances et les symptômes liés au psychotraumatisme. Et dans ma vie personnelle, énormément.

Mes parents étaient très impliqués : comités arméniens de Belgique, Assemblée des Arméniens de Belgique. J’ai suivi leurs traces et je m’y suis aussi engagée longtemps. Ils avaient beaucoup d’amis arméniens, et plus largement un ancrage fort dans la communauté. Quand j’ai grandi, la communauté était plus petite : quelques familles, tout le monde se connaissait, se retrouvait au “club arménien”. Les enfants et les ados se connaissaient tous.

-Qu’est-ce que l’arménité signifie pour vous aujourd’hui ?

-C’est une richesse culturelle, un patrimoine, un héritage. Une histoire lourde aussi. Bien sûr il y a le génocide, mais pas seulement. Le défi, c’est de ne pas réduire l’Arménie au génocide. Aujourd’hui, il y a d’autres préoccupations.

Si je dois porter un toast, par exemple : le premier pour la santé de tous, et le second pour que l’Arménie soit pérenne, en sécurité. On est très inquiets. L’arménité reste présente.

-Qu’est-ce que vous avez essayé de transmettre à vos enfants ?

Transmettre est très important. Mes deux parents étaient arméniens : “arméniens de Belgique”, mais arméniens — c’était simple. Mes enfants, eux, sont un patchwork multiculturel.

Heureusement, du côté de mon mari, il y a aussi une part arménienne, et pas n’importe laquelle. Il en était très fier : sa grand-mère, Ghislaine d’Arschot, avait une grand-mère arménienne, fille de Boghos Nubar — fondateur de l’UGAB. Dans ma belle-famille, ils connaissaient l’histoire des Arméniens.

Mon beau-père était anglais, très cultivé, dans la Queen’s Guard, général Dermot Blundell… Il connaissait très bien l’histoire aussi. Nous étions très proches.

Mes enfants ont grandi avec tout ça : l’héritage anglais, mon côté à moi, et surtout ma mère, qui les a beaucoup élevés. J’ai perdu mon père tôt. Ma mère a été comme une deuxième maman pour eux. C’est grâce à elle que j’ai pu travailler et avoir une carrière.

-Qu’est-ce que vos enfants ont pris de l’arménité ?

-Il faudrait leur demander. Je les ai emmenés à l’école arménienne le samedi. Ma fille était plus conciliante que mon garçon. Mon fils se rebellait : « Tu m’obliges à faire un sixième jour d’école ! »

Je rêvais d’une pédagogie plus ludique, où ils apprennent en jouant plutôt qu’avec les lettres. Ça n’a pas beaucoup pris. Je les ai surtout encouragés quand ils étaient petits, parce que je savais qu’adolescents ils ne voudraient plus. Ils comprennent un peu. Et ils sont très contents d’aller en Arménie, ils ont aussi des amis arméniens. Leur identité est mixte : pas seulement belge, pas seulement anglaise ; il y a aussi un héritage austro-hongrois du côté de leur grand-mère paternelle. Pour moi c’était plus simple ; pour eux c’est plus complexe.

-Vous vous êtes aussi engagée en politique. Pourquoi ?

-Parce que je suis à la fois très arménienne et très belge — comme disait Aznavour. Je suis impliquée dans la vie ici. Tout a commencé par mon opposition au “Good Move” sur les réseaux sociaux : j’avais l’impression que certains écologistes pénalisaient les petits travailleurs en s’attaquant au principal moyen de transport, la voiture. J’étais très active, très réactive, et on est venu me chercher : d’abord le CDH (devenu Les Engagés), ensuite le MR, que j’ai finalement choisi. Ixelles abrite l’église et le Khatchkar.

-Donc c’est comme ça que vous êtes entrée en politique ?

-Pas exactement. Le vrai déclencheur, c’est 2020, lors de l’agression turco-azérie contre l’Artsakh. Ça a réactivé le trauma. Je me revois recroquevillée dans mon lit, à voir ces armes interdites — sous-munitions, phosphore blanc — tomber sur de jeunes soldats avec des moyens dérisoires. Surréaliste. Et personne ne disait rien.

Avec le Covid, j’ai ressenti une sidération, une déréalisation, comme on le décrit en clinique du psychotraumatisme. Je me disais : « Ce n’est pas possible », puis j’allais travailler et je voyais la circulation, la routine, comme si rien ne se passait. Pas un mot dans la presse.

Je me suis dit : il faut faire quelque chose. Une amie, Nadine Kalamian, m’a donné l’impulsion. J’ai fait une interpellation citoyenne au conseil communal d’Ixelles, pour rompre le silence et demander une aide humanitaire. Le bourgmestre de l’époque, Christos Doulkeridis, a proposé une exposition, et nous l’avons réalisée avec l’aide des photos d’Olivier Papegnies sur le Haut-Karabakh ravagé. Voilà mes prémices politiques : ça a commencé en 2020.

-Et pour finir : que représente l’Arménie pour vous aujourd’hui ?

-Une inquiétude, mais aussi énormément d’émotions. C’est très affectif. J’adore y aller et je m’y rends plusieurs fois par an. On s’y retrouve avec de la famille venue du Canada, d’Australie, de France, des États-Unis : c’est notre point de ralliement, de retrouvailles et de vacances.

Je rêve d’une Arménie souveraine, pérenne, en sécurité, en paix. Elle représente la culture, l’histoire, la résilience, et un endroit qui me touche profondément. J’aime aussi la faire découvrir : le premier groupe était ma belle-famille, ils ont adoré. Les suivants étaient des médecins, puis des avocats avec le Jeune Barreau de Bruxelles, puis des amis. Tous m’ont dit avoir été touchés.

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