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Dr Bogoz Yalim : l’homme qui a fait de l’identité une forme d’engagement

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Dr Bogoz Yalim : l’homme qui a fait de l’identité une forme d’engagement

Une conscience forgée très tôt, devenue au fil du temps une mission communautaire, le parcours du Dr Bogoz Yalim ne relève pas seulement d’une trajectoire personnelle mais il raconte aussi l’histoire d’une génération entière, marquée par l’exil, la préservation de l’identité, l’organisation communautaire, la résistance et le sens du service. En Belgique, son nom est associé à la médecine, à l’engagement public, à la vie communautaire arménienne, ainsi qu’à la transmission de la langue et de la culture. Mais au cœur de tout cela, une conviction centrale s’impose : être arménien n’est pas seulement une appartenance, c’est une responsabilité.

Les racines familiales de Bogoz Yalim remontent à Van. Avant le génocide, ses ancêtres s’étaient toutefois installés plus au sud, dans la région de Siirt, et y étaient restés après les massacres. Ils avaient vécu dans des zones montagneuses, relativement isolées, loin des grands centres, avec peu de contacts avec les autres populations. Dans cet isolement, l’identité arménienne s’était conservée d’une manière à la fois naturelle et obstinée. Les échanges se faisaient surtout avec les Yézidis. Pendant longtemps, le lien avec le reste du monde arménien était resté ténu, au point qu’avait pu naître l’impression d’être peut-être parmi les seuls Arméniens survivants du génocide.

Ce n’est qu’à partir des années 1960 qu’un lien plus direct se crée avec la communauté arménienne de Constantinople. En 1969, Bogoz Yalim s’y installe et fréquente une école arménienne. Cette étape est décisive : elle lui apporte non seulement une formation solide, mais aussi une vision plus large de la diversité du monde arménien, de ses prudences, de ses silences, de ses formes de survie. C’est à Constantinople qu’il découvre, avec étonnement, que beaucoup cachent leur identité, hésitent à parler arménien en public, et vivent leur appartenance avec réserve. Pour lui, cela est difficile à comprendre. Il a grandi dans un milieu où l’arménité n’était pas dissimulée.

Dans son enfance, être arménien n’était pas un secret intérieur, mais une manière d’exister. Ce n’était ni une honte, ni une peur. Dans certains cas, cette identité avait même été défendue par les armes. Très tôt, il comprend donc que l’identité ne se conserve pas dans l’effacement, mais dans l’affirmation, la dignité et la résistance.

Les années 1980 furent une période particulièrement violente en Turquie. L’instabilité politique, les interventions militaires, la répression et les arrestations faisaient peser un danger croissant sur toute une jeunesse. Bogoz Yalim n’avait alors que 17 ans. Pourtant, il était déjà clair que rester dans le pays devenait impossible. Autour de lui, les jeunes commençaient à être arrêtés. L’idée de partir s’imposa alors comme une nécessité.

À cette époque, plusieurs pays européens avaient déjà instauré des restrictions de visa pour les citoyens turcs. La France, les Pays-Bas et d’autres avaient fermé leurs portes. La Belgique demeurait encore l’unique possibilité réelle. Avant le départ, des contacts avaient été établis avec la communauté arménienne locale et une rencontre avait eu lieu avec l’évêque afin de permettre le transfert d’un groupe d’Arméniens depuis la Turquie. C’est ainsi que Bogoz Yalim arriva en Belgique et s’y installa. Peu après, la Belgique adopta elle aussi un régime de visa pour les ressortissants turcs.

Ce départ n’était pas un simple changement de pays. C’était le début d’une nouvelle vie, dans une autre langue, dans une autre société, mais avec la même identité et la même volonté intérieure de ne pas céder.

À son arrivée en Belgique, tout était à reconstruire. Il n’avait pas encore terminé ses études secondaires, il fallait apprendre la langue, comprendre le nouveau cadre de vie, puis choisir une orientation. Comme beaucoup de jeunes immigrés, deux chemins semblaient s’ouvrir : travailler immédiatement ou poursuivre les études. Pour Bogoz Yalim, le choix était clair. Il se voyait davantage sur les bancs de l’école qu’au travail. Malgré les difficultés, il savait qu’il continuerait à étudier.

La langue représentait l’obstacle le plus évident. Il a suivi des cours intensifs, et au bout de trois mois seulement, il commença déjà à poursuivre sa formation. Très vite, un fait important est apparu : le niveau des écoles arméniennes de Constantinople était remarquablement élevé. En mathématiques, en physique, en chimie et dans d’autres matières, sa préparation était solide. Les barrières linguistiques demeuraient, mais ses connaissances lui ont permis de s’adapter plus rapidement et de gagner la compréhension de son entourage. C’est ainsi qu’il a poursuivi son parcours jusqu’à entreprendre des études de médecine.

Chez Bogoz Yalim, les études, la profession et l’identité ne se sont jamais dissociées. Très tôt, il a compris qu’être arménien ne relevait pas d’une simple origine, mais d’un devoir. L’expérience vécue en Turquie lui avait donné cette conscience dès l’adolescence. Il avait compris non seulement l’attitude des gouvernements, mais celle de l’État turc lui-même envers les minorités. De là naît en lui une pensée de résistance.

Une fois en Belgique, il s’implique naturellement dans la vie communautaire. Mais il constate rapidement un décalage entre la mentalité des nouveaux arrivants venus de Turquie et celle d’une partie de la communauté arménienne déjà installée. Il existait en Belgique des structures plus anciennes, formées par les générations arrivées plus tôt. Cependant, leur attitude lui paraissait plus prudente, plus défensive. Les nouveaux venus étaient parfois accueillis avec distance, voire avec suspicion. On leur demandait pourquoi ils étaient venus, qui ils étaient, quel était leur parcours. Pour Bogoz Yalim et sa génération, cette posture était difficile à comprendre.

À l’époque, il n’y avait ni école arménienne active, ni véritable structure institutionnelle forte. Un bâtiment venait d’être acquis, et lui ainsi que d’autres jeunes participèrent à ses travaux de rénovation. Mais très vite, il est apparu que leur ambition allait bien au-delà. Il ne s’agissait pas seulement d’entretenir une présence communautaire. Il fallait défendre l’identité, transmettre la langue, éveiller la conscience politique, donner à la communauté une colonne vertébrale.

Cette différence de vision apparaissait jusque dans la manière de commémorer le 24 avril. En Turquie, ils n’avaient jamais pu le faire ouvertement. En Belgique, ils découvraient que cette journée était souvent confinée à des salles fermées. Pour eux, cela ne suffisait pas. Il fallait sortir, se tenir devant l’ambassade de Turquie, revendiquer publiquement la mémoire et les droits du peuple arménien.

Face à ces divergences, Bogoz Yalim et ses proches ne choisissent pas l’amertume. Ils privilégient l’action. L’un de leurs premiers gestes fut de créer une équipe de football, « Armenia», afin de rassembler les jeunes. Pendant deux ans, cette équipe fut l’un des premiers espaces de cohésion, d’organisation et de vie collective. Elle n’était pas seulement un projet sportif, mais aussi un lieu de rencontre, de solidarité et de conscience partagée.

Par la suite, l’arrivée de nouveaux travailleurs venus de Turquie donna un nouvel élan à cette dynamique. Puis d’autres Arméniens arrivèrent encore, de Syrie et d’ailleurs. Beaucoup d’entre eux se retrouvaient seuls face aux mêmes difficultés : trouver un logement, régulariser leur situation, accomplir les démarches administratives, reconstruire leur vie. Bogoz Yalim et ses compagnons leur apportèrent une aide concrète. Ils ont soutenu des centaines de familles. Ce n’était pas, à leurs yeux, une œuvre de charité, mais une obligation morale.

C’est dans cet esprit qu’en 1982, ils ont organisé d’abord sous forme de comité, avant de fonder l’Union des démocrates arméniens de Belgique. Cette structure n’était pas seulement une association. Elle incarnait une vision : celle d’une diaspora consciente, organisée, responsable et active.

Dans la vie de Bogoz Yalim, la profession médicale n’a jamais été séparée de l’humanité. Pour lui, avant d’être médecin, militant ou représentant communautaire, il faut être pleinement humain. Sans cela, aucune fonction ne peut être exercée avec justesse.

Cette conviction l’a conduit, au fil des années, à aider non seulement des Arméniens, mais aussi des Kurdes, des Yézidis et bien d’autres personnes en situation de vulnérabilité. Il a traduit, accompagné, conseillé, soutenu, parfois gratuitement, notamment des personnes sans papiers ou sans accès facile aux soins. Pour lui, cela n’a jamais été une activité accessoire. C’était le prolongement naturel d’un devoir humain.

La médecine est ainsi devenue, dans sa vie, non seulement une profession, mais aussi une autre manière de servir.

Pour Bogoz Yalim, la langue occupe une place fondamentale. Il considère que la préservation de l’identité commence à l’école. C’est pourquoi la création d’une école arménienne en Belgique fut l’un des gestes les plus importants de son engagement. L’école devait devenir le lieu de la transmission : celle de la langue, de la culture, de la mémoire et de la conscience collective.

Il y avait bien eu auparavant une autre école arménienne, mais elle n’était plus active depuis les années 1970. Avec cette nouvelle impulsion, tout recommence. Suivent ensuite la création du premier groupe de danse, du premier club de football, puis d’autres initiatives encore. Peu à peu, la communauté se transforme. D’autres personnes s’impliquent à leur tour, d’autres projets naissent, et l’idée s’impose que l’identité ne se maintient pas seulement par le souvenir, mais par des institutions vivantes.

Aujourd’hui encore, il insiste sur un point essentiel : pour un enfant arménien de la diaspora, il est capital de sentir qu’il n’est pas seul. Dans les écoles locales, il peut souvent être le seul Arménien, ou l’un des très rares. Dans ce contexte, l’école arménienne du samedi ne sert pas seulement à apprendre la langue. Elle devient un espace d’appartenance, de confiance, de lien, de construction intérieure. On y apprend non seulement l’alphabet, mais aussi la présence de l’autre, la force du collectif, la continuité d’un peuple.

Pour Bogoz Yalim, l’arménité est avant tout une capacité à être ensemble et à agir ensemble. Elle ne doit pas devenir fermeture, encore moins haine de l’autre. Il distingue clairement patriotisme et nationalisme. À ses yeux, le nationalisme stérile n’apporte rien. En revanche, un attachement profond, lucide et responsable à son peuple est indispensable à la survie de l’identité.

Il pense souvent cette question dans une perspective plus large. Si l’humanité se mobilise pour éviter la disparition d’une espèce rare, alors elle devrait comprendre aussi l’importance de préserver un peuple, une langue, une culture et une mémoire. Perdre l’arménité, c’est perdre une richesse.

Au centre de sa pensée demeure l’Arménie. Pour Bogoz Yalim, la diaspora ne peut survivre durablement sans un foyer national vivant. L’Arménie n’est pas seulement un point d’attachement affectif. Elle est une condition d’existence. Sans l’Arménie, la diaspora n’aurait pas d’avenir durable. Ce n’est pas, pour lui, une formule abstraite, mais une conviction forgée par toute une vie.

Il estime aussi que le potentiel de la diaspora n’a pas toujours été compris à sa juste mesure. Trop souvent, les autorités ont voulu l’utiliser sans vraiment reconnaître son rôle réel, sa capacité, sa profondeur. Or une diaspora organisée, respectée et bien comprise pourrait jouer un rôle bien plus grand.

Parler de Bogoz Yalim, c’est parler d’un homme chez qui la médecine, l’engagement communautaire, la conscience nationale et l’exigence humaine se rejoignent. Chez lui, être arménien n’a jamais été une simple donnée identitaire. Cela a toujours été une conscience, un travail, un devoir, une fidélité et une transmission.

Son parcours montre que l’identité n’est pas seulement mémoire. Elle est aussi action, responsabilité et choix quotidien. Et c’est précisément par ce choix continuel que le Dr Bogoz Yalim s’est imposé non seulement comme médecin, mais comme l’une des figures marquantes de la vie arménienne en Belgique — un homme qui a fait de toute son existence une forme de service envers sa communauté, sa culture et son peuple.

 

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