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Dans un contexte mondial en mutation, où la sécurité, la souveraineté et la concurrence économique et technologique occupent une place centrale, la politique européenne connaît également des transformations profondes. Aujourd’hui, l’agenda stratégique de l’Union européenne et de ses États membres se concentre sur plusieurs enjeux interconnectés et vitaux : se positionner en tant que centre géopolitique dans les relations internationales, redéfinir les relations avec des partenaires clés, parvenir à une résolution favorable du conflit en Ukraine, renforcer la réarmement et la résilience, traiter les problématiques économiques, assurer la stabilité interne, mener des réformes institutionnelles et promouvoir l’autonomie numérique.
L’agenda européen ne peut plus être considéré uniquement à travers le prisme des relations extérieures ou des changements internes ; ces dimensions sont désormais interconnectées et exigent de l’élite politique européenne des solutions stratégiques. Dans le contexte des relations extérieures, l’Europe est confrontée à un environnement international de plus en plus concurrentiel et imprévisible, qui nécessite une approche plus flexible, solide et prospective en matière de sécurité et de diplomatie.
Compte tenu de ces défis et des déplacements possibles et inévitables dans les relations extérieures de l’UE et ses interactions avec les pays voisins, l’Arménie doit également accorder une attention particulière à l’étude des principales tendances et de la dynamique de la politique européenne. En particulier, l’Assemblée nationale de la République d’Arménie a adopté cette année la loi « sur le lancement du processus d’adhésion de la République d’Arménie à l’Union européenne », soulignant l’attachement de la société arménienne aux valeurs démocratiques et son aspiration à des réformes démocratiques et à un progrès stable.
Des changements importants sont également observés dans la politique d’élargissement de l’UE, ce qui rend essentiel d’examiner les opportunités offertes.
L’Europe en tant que centre géopolitique
La période de paix et de prospérité qui a duré environ trois décennies en Europe a été confrontée à de sérieux défis. Après la fin de la guerre froide, pendant des décennies, l’Union européenne opérait dans le cadre d’un système international relativement stable, où l’on s’attendait à ce que l’interdépendance économique et la diplomatie multilatérale préviennent les conflits à grande échelle. Dans ce contexte, l’Union européenne accordait moins d’attention aux questions de défense et de sécurité, s’appuyant largement sur l’OTAN.
Bien que des discussions sur les questions de sécurité aient existé auparavant, les fondements de ce système ont réellement commencé à s’effondrer à partir de 2022, avec le début de la guerre en Ukraine. Ce contexte a été accentué par le changement des priorités stratégiques des États-Unis, le renforcement de la Chine et la concurrence croissante. Tout cela a mis en évidence la vulnérabilité stratégique de l’Union européenne.
La volonté de restaurer le rôle de l’Europe en tant que centre géopolitique repose sur la perception que l’UE doit être capable d’influencer la résolution des problèmes régionaux et mondiaux et d’assurer sa propre sécurité dans toutes les directions. Cela est étroitement lié à la redéfinition des relations avec les alliés, à l’agenda de réarmement et à la résolution du conflit en Ukraine.
Pour restaurer son rôle d’acteur mondial, de nombreuses initiatives ont été lancées en Europe, accompagnées d’un travail diplomatique actif. Parmi celles-ci figure, par exemple, le programme « Global Gateway », qui prévoit un investissement jusqu’à 300 milliards d’euros dans des projets d’infrastructures à travers le monde, souvent considéré comme une alternative à l’initiative chinoise « Une Ceinture, Une Route ».
Un autre instrument important est la politique d’élargissement, qui avait stagné jusqu’à ces dernières années. Aujourd’hui, l’élargissement est envisagé dans un sens plus large : non seulement du point de vue de l’adhésion, mais aussi comme un moyen d’assurer la sécurité et la résilience des voisins proches de l’UE, ainsi qu’une intégration étroite, augmentant ainsi l’attractivité de l’UE pour ses partenaires.
Pour agir de manière cohérente dans le domaine de la politique extérieure, il est nécessaire que les institutions de l’UE et les États membres coordonnent leurs actions externes. Dans ce domaine, l’Union fait face à de nombreux défis, les intérêts nationaux et les priorités des autorités des différents pays étant parfois contradictoires. Pour surmonter ce problème, une étape importante serait le passage au mécanisme de décision à la majorité qualifiée pour les questions liées à la politique extérieure et de sécurité.
Dans la résolution adoptée le 2 avril 2025 par le Parlement européen, intitulée « Rapport annuel 2024 sur la mise en œuvre de la politique étrangère et de sécurité commune », le Conseil européen est appelé à prendre progressivement les décisions dans ces domaines par un vote à majorité qualifiée.
Dans le même temps, il convient de souligner que depuis le début du conflit en Ukraine, nous avons été témoins de différentes manifestations de solidarité paneuropéenne. Par exemple, après le Brexit, le Royaume-Uni collabore étroitement avec la France et l’Allemagne sur des questions paneuropéennes. Un autre témoignage de l’unité européenne est que la Suède et la Finlande ont renoncé à leur statut de neutralité et ont rejoint l’OTAN. La France n’est pas le seul pays à revendiquer un rôle central : l’Allemagne affiche également ses ambitions. L’unité sur la question ukrainienne et le renforcement de sa position à la table des négociations, ainsi qu’une attitude déterminée, permettront à l’UE d’agir comme un centre géopolitique.
Le principal moteur de l’autonomie stratégique et de l’agenda de défense européen est la France, sous la direction du Président Emmanuel Macron. Paris promeut activement à la fois l’idée d’élargissement de l’UE et l’introduction du mécanisme de décision à la majorité qualifiée. Parallèlement, la France accorde une importance particulière à l’autonomie de l’UE dans le domaine de la défense. La Revue stratégique nationale 2025 confirme officiellement le rôle central de la dissuasion nucléaire comme pierre angulaire de la politique de défense indépendante de la France. La France a également annoncé le lancement d’un dialogue stratégique avec les pays européens concernés sur le rôle potentiel de la dissuasion nucléaire dans la défense collective européenne.
Dans le budget 2025, la France a alloué 6,7 milliards d’euros supplémentaires pour le maintien et la modernisation de ses forces armées et de son potentiel nucléaire. Parmi les pays européens, la France est celle qui soutient le plus activement la création d’une armée européenne, soutient activement le Fonds européen de défense (European Defence Fund) et la Capacité de déploiement rapide de l’UE (EU Rapid Deployment Capacity). De plus, la France maintient une présence militaire permanente dans la région Indo-Pacifique, considérée comme l’une des zones clés de la compétition géopolitique.
Parallèlement à la France, l’Allemagne, sous la direction de Friedrich Merz, manifeste également une grande activité, son influence étant liée à la puissance économique considérable du pays et à son statut de plus grand et central État membre de l’UE. L’Allemagne actuelle, guidée encore par le gouvernement d’Olaf Scholz, a proclamé la « Zeitenwende » (« tournant historique »), principalement axée sur le rôle majeur du pays dans les domaines de la sécurité et de la géopolitique. L’Allemagne a créé un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour moderniser ses forces armées, visant à compenser une décennie de déficit d’investissement et à renforcer la capacité opérationnelle de ses forces. En outre, Berlin a aligné ses dépenses de défense sur l’objectif de l’OTAN de 2 % du PIB par an, ce qui en fait l’un des principaux contributeurs à la défense collective en Europe. Sur le plan politique, l’Allemagne partage l’approche de la France et la promeut activement.
D’autres défenseurs actifs d’une politique européenne renforcée sont la Pologne, l’Italie, l’Espagne, la Belgique, les Pays-Bas et les pays baltes.
Dans le même temps, afin de restaurer son importance stratégique, l’Europe a commencé à réévaluer ses relations avec les principaux acteurs mondiaux. Le partenariat transatlantique reste irremplaçable, mais il a subi des changements significatifs. L’attention à long terme de Washington se déplace vers la région Indo-Pacifique et la concurrence systémique avec la Chine, et la participation américaine à la défense européenne reste incertaine, notamment sous l’administration de Donald Trump. L’Europe entend également réexaminer ses relations avec la Chine, désormais caractérisées par une combinaison complexe de coopération, de compétition et de prudence stratégique.
Défense et sécurité
En ce qui concerne l’Ukraine, il faut souligner que la guerre est devenue le pivot autour duquel s’articule la nouvelle réflexion stratégique européenne. Au début du conflit, la solidarité de l’Europe était cruciale pour la résilience de l’Ukraine, par le biais de l’aide militaire et financière à Kiev, ainsi que par l’adoption de sanctions contre la Russie.
Cependant, cette unité a été confrontée à des défis croissants, liés à des pressions internes, à des problèmes économiques et à des divergences fondamentales sur une stratégie à long terme pour mettre fin à la guerre. Le facteur le plus contraignant reste la Hongrie, qui utilise systématiquement son droit de veto pour entraver les actions unifiées de l’UE, retardant l’aide financière clé, les paquets de sanctions et les progrès dans les négociations sur l’adhésion de l’Ukraine à l’UE.
De plus, le fardeau de l’aide militaire est réparti de manière inégale. Les pays d’Europe du Nord et de l’Est contribuent de manière significative à la défense de l’Ukraine, tandis que certains grands pays du Sud sont réticents à accroître leur soutien militaire.
Cette tension interne a été exacerbée par la proposition de paix présentée par le président américain Donald Trump en novembre 2025, qui n’a pas été unanimement acceptée par les pays européens. Dans l’ensemble, elle n’a pas été rejetée, mais la France, l’Allemagne et d’autres pays ont exprimé leurs réserves. Les dirigeants européens ne peuvent pas rejeter catégoriquement la proposition de Trump, mais certaines lignes rouges demeurent, que l’Europe est déterminée à défendre.
L’UE s’oppose à toute reconnaissance de modifications de frontières par la force, aux limitations proposées pour la défense de l’Ukraine, à la remise en cause du droit souverain de l’Ukraine d’adhérer à des alliances, ainsi qu’à l’impunité pour les crimes militaires.
Parallèlement, il est probable qu’à un certain stade, les pays européens devront accepter certaines concessions si les États-Unis et la Russie parviennent à un accord complet. Malgré la détermination des dirigeants de l’UE à soutenir l’Ukraine, l’opinion publique reste en grande partie indifférente, et souvent opposée à Kiev. Cela résulte à la fois de la fatigue de la population et de multiples attaques hybrides, ce qui affecte également l’unité européenne.
Le réajustement stratégique de l’Europe ne peut réussir sans une transformation de sa stratégie de défense. Au cours des deux dernières années, le processus de réarmement européen s’est considérablement accéléré. Comme nous l’avons observé dans les exemples spécifiques liés à la France et à l’Allemagne, les pays européens ont commencé à augmenter leurs budgets militaires et à lancer d’importants programmes de modernisation de leurs armées et de leurs armements. L’UE accorde également une attention accrue au renforcement de sa base industrielle de défense, à la promotion des achats communs et à la conduite de recherches.
Ainsi, le 21 mars 2022, le Conseil de l’UE a adopté le « Boussole stratégique pour la sécurité et la défense » (A Strategic Compass for Security and Defence), la première doctrine militaire complète de l’histoire de l’UE. Ce document contient une vision stratégique globale et un programme d’actions concrètes pour la politique de sécurité et de défense de l’UE jusqu’en 2030. La boussole stratégique déplace l’UE des discussions abstraites sur la sécurité vers la création de capacités militaires.
Son élément central était l’engagement de créer, d’ici 2025, une capacité de déploiement rapide de 5000 forces armées de l’UE, permettant à l’UE d’agir de manière décisive en situations de crise sans dépendre de l’OTAN ou du soutien des États-Unis. En mai 2025, l’UE a annoncé que cette capacité de déploiement rapide était opérationnelle.
En 2023, est entré en vigueur le document « Renforcement de l’industrie de défense européenne par le biais de la loi sur les achats communs » (European Defence Industry Reinforcement through common Procurement Act - EDIRPA), doté d’un budget de 300 millions d’euros, destiné à combler les lacunes critiques en matière de défense. Grâce à ce mécanisme, le budget de l’UE est utilisé pour promouvoir les achats conjoints de produits de défense par les États membres.
En 2025, le Parlement européen a officiellement approuvé le Programme de l’industrie de défense européenne (European Defence Industry Programme - EDIP), un programme à moyen terme doté d’un budget de 1,5 milliard d’euros, comprenant plusieurs règles sur les achats d’armements et les chaînes d’approvisionnement européennes.
Un autre document important est le Livre blanc conjoint sur la défense européenne – Readiness 2030, selon lequel l’UE doit atteindre une préparation complète à la défense d’ici 2030. Il comprend un cadre stratégique détaillé de programmes politiques et financiers, en particulier le programme de réarmement européen, visant à mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros.
En parlant de la défense et de la sécurité européennes, il est impossible de ne pas mentionner l’OTAN. Bien que les chiffres définitifs ne soient pas encore disponibles, selon les déclarations, en 2025, les 23 États membres de l’UE qui sont également membres de l’OTAN devraient contribuer à 28 à 32 % des dépenses de défense collective de l’alliance.
Il convient également de souligner le sommet très médiatisé de l’OTAN qui s’est tenu en juin 2025 à La Haye, au cours duquel tous les États membres ont convenu de consacrer d’ici 2035 5 % de leur PIB annuel aux dépenses nationales de sécurité et de défense. Il est également important de noter que lors de ce sommet, l’OTAN a réaffirmé l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord, selon lequel une attaque contre un allié est considérée comme une attaque contre tous les alliés.
D’une part, cela démontre l’unité de l’OTAN ; d’autre part, le besoin de réaffirmer cette disposition est déjà un signal négatif.
Malgré les progrès observés, le secteur de la défense européenne est confronté à des défis complexes.
Le problème le plus sérieux est l’absence d’unité parmi les 27 États membres de l’UE, ce qui ralentit le processus décisionnel. La politique d’acquisition d’armements n’est pas encore pleinement harmonisée, entraînant des dépenses inefficaces et affaiblissant la base industrielle collective. De plus, le principe de décision à l’unanimité crée des obstacles politiques, notamment dans le domaine de la défense et de la sécurité, en particulier dans des situations nécessitant une réaction rapide. Enfin, la défense européenne reste largement dépendante des États-Unis, depuis l’accès aux renseignements jusqu’au parapluie nucléaire. Cela signifie que l’indépendance réelle des actions reste pour l’instant un objectif à long terme.
Opportunités stratégiques pour l’Arménie
Les efforts de l’Union européenne pour renforcer son rôle géopolitique, développer ses capacités militaires, accroître l’autonomie de ses décisions en politique étrangère et relancer le rythme de l’élargissement ouvrent des opportunités importantes pour l’Arménie.
Il est également notable que l’UE manifeste un intérêt soutenu pour approfondir ses relations avec l’Arménie, comme en témoigne l’adoption le 2 décembre de la nouvelle stratégie de coopération UE-Arménie et le renforcement de la collaboration à un niveau stratégique.
Ainsi, Erevan peut envisager plusieurs mesures stratégiques pour accélérer l’intégration de l’Arménie aux priorités stratégiques principales de l’UE :
1. Accélérer le processus de réformes afin de se rapprocher autant que possible des critères de Copenhague. Il est particulièrement important de se concentrer sur les domaines correspondant aux nouvelles priorités de l’UE : stabilité interne et résilience.
2. Développer une coopération étroite avec le Fonds européen de défense et le Fonds européen pour la paix. Compte tenu des difficultés périodiques liées au financement, il serait également utile de participer aux recherches et développements européens en matière de défense, ainsi qu’à l’échange d’expertise. Les efforts pour faire face aux menaces hybrides doivent aussi être renforcés.
3. L’Arménie peut tirer parti de l’initiative Global Gateway. Compte tenu de l’intérêt de l’UE, il est essentiel de travailler sur le déblocage des corridors, notamment dans le cadre des projets arméniens « Carrefours de la paix » et TRIPP, et d’attirer des investissements européens.
4. En tenant compte des risques, l’Arménie pourrait participer à des exercices et formations dans le cadre de la « Boussole stratégique », en particulier concernant la capacité de déploiement rapide. Il est important de noter que l’Arménie et l’UE ont déjà défini le cadre de la participation arménienne aux opérations de gestion de crise de l’UE.
5. L’Arménie pourrait également collaborer étroitement avec la France, la Grèce et l’Allemagne pour explorer les possibilités de participation aux chaînes d’approvisionnement ou aux projets d’achats conjoints financés par EDIRPA et EDIP.
Actuellement, l’Europe est en phase de réorientation stratégique fondamentale. Poussée par le conflit prolongé en Ukraine, la nécessité d’une autonomie stratégique et l’ambition de devenir un centre de puissance globale, l’UE mobilise des ressources politiques et financières importantes pour sa propre défense et la résilience de ses voisins.
Pour l’Arménie, ce tournant européen constitue une opportunité vitale pour s’intégrer dans la nouvelle architecture de l’UE. En agissant de manière décisive et fiable, l’Arménie peut transformer cette coopération en un partenariat durable et précieux, contribuant ainsi au renforcement de sa souveraineté et de sa stabilité.
Varduhi Harutyunyan, politologue
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