Sahag Arslanian, quand l’héritage du diamant rencontre la modernité
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Troisième génération de diamantaires, Sahag Arslanian incarne le renouveau d’un métier façonné par la tradition. Héritier d’un savoir-faire familial vieux de plus de 70 ans, il conjugue aujourd’hui excellence, innovation et vision contemporaine de la haute joaillerie.
Entre pierres d’exception, créativité inspirée du cosmos et engagement fort pour l’éthique et la durabilité, Sahag ne se contente pas de perpétuer un héritage : il redéfinit ce que signifie être diamantaire à l’ère moderne. Lauréat du prestigieux Grand Prix de Monaco, il s’impose comme l’une des voix les plus prometteuses du luxe d’aujourd’hui et de demain.
Dans le cadre de la série « Des Arméniens de Belgique », il se confie dans une interview exclusive accordée à Armenpress.
-Comment la famille Arslanian est-elle arrivée en Belgique ?
-Nous sommes venus en Belgique tout simplement parce que mon grand-père, Melankton Arslanian, s’est lancé dans le commerce du diamant. Il a très vite compris que la capitale du diamant s’était déplacée vers Anvers, et c’est pour cette raison qu’il est venu s’installer en Belgique, vers 1957–1958.
Il avait commencé le commerce du diamant en 1951 à Paris. À l’époque, nous étions basés au Liban et, au fur et à mesure que l’affair s’est développée, il a décidé de déplacer l’entreprise en Belgique.
-Votre famille travaille dans le diamant depuis trois générations. Comment ce patrimoine s’est-il transmis et transformé jusqu’à vous ?
-Excellente question. La première génération a véritablement bâti l’affaire familiale dans le diamant brut. À cette époque, les diamantaires n’allaient pas directement à la source : on achetait à Anvers ou à Londres, mais rarement dans les pays producteurs.
Mon grand-père et son frère ont été parmi les premiers à aller directement à la source. Ils ont ouvert des bureaux d’achat dans de nombreux pays producteurs, notamment sur le continent africain, mais aussi au Brésil, au Venezuela, en Australie, bref, partout où l’on produisait du diamant.
La deuxième génération, celle de mon père, a consolidé cette base en forgeant des contrats avec les grands groupes miniers. À différents moments de sa carrière, il s’est aussi fortement engagé dans l’aval de la chaîne.
Quant à moi, j’ai choisi d’aller encore plus loin dans cette direction : me rapprocher du consommateur final. Mes frères travaillent plutôt en B2B, tandis que je me suis lancé directement dans la joaillerie, en contact direct avec les clients.
Il était finalement logique que l’aboutissement de trois générations dans le diamant brut mène à la haute joaillerie. Nous travaillions déjà des pierres d’exception, grosses pierres, diamants de couleur et la haute joaillerie est le meilleur moyen de leur rendre justice, de les mettre pleinement en valeur.
-À quel moment avez-vous compris que vous vouliez, vous aussi, entrer dans l’univers du diamant et de la haute joaillerie ?
Je suis entré dans l’affaire familiale un peu par hasard. J’ai deux frères aînés, et à la base je ne voulais pas travailler dans la sphère familiale ni dans le diamant.
Je suis entré dans l’entreprise par concours de circonstances, à un moment où j’étais entre deux projets professionnels. En attendant de commencer autre chose, j’ai rejoint l’affaire familiale… et je n’en suis jamais sorti.
Avec le temps, j’ai appris à aimer le diamant, pas le diamant brut, mais le diamant taillé, et surtout les diamants de couleur. J’ai toujours pensé que les diamants de couleur n’avaient pas la place qu’ils méritaient en joaillerie. C’est cette conviction qui m’a poussé à créer de la joaillerie.
-Vos racines arméniennes influencent-elles votre sens esthétique et votre rapport au métier ?
-À 100 %. Là où je ressens le plus mes racines arméniennes, c’est dans le côté cosmopolite du métier. Les Arméniens sont partout dans le monde et savent s’adapter.
Je parle couramment le mandarin, je me sens très à l’aise en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud, au Moyen-Orient, en Europe. Cette capacité d’adaptation, ce cosmopolitisme, est profondément arménien.
Ma joaillerie reflète cela. On y trouve des influences orientales, africaines, sud-américaines, nord-américaines. L’important, c’est de créer quelque chose d’authentique, pas d’artificiel. Cela vient du fait que moi-même, je suis cosmopolite : j’ai voyagé, j’ai vécu, j’ai rencontré des gens partout. C’est cette identité « de partout et de nulle part » qui nourrit mon travail.
-Dans un métier aussi traditionnel que le diamant, comment trouver sa propre voix sans trahir l’héritage familial ?
-Pour durer, il y a deux éléments essentiels : la transmission et l’innovation. Rien ne peut rester statique.
Je dis souvent que notre approche est timeless mais modern. Ce n’est pas contradictoire : on peut garder l’essence, les valeurs et la qualité tout en intégrant la modernité. Il faut vivre avec son temps.
L’industrie du diamant est très traditionnelle, parfois même poussiéreuse, et elle a été fortement bouleversée par les diamants synthétiques, l’intelligence artificielle, les réseaux sociaux, le e-commerce. Le Covid a accéléré cette transition, mais l’industrie était en retard depuis longtemps.
-Vous avez remporté le prestigieux Grand Prix de Monaco. Que représente ce prix pour vous ?
Nous avons lancé notre maison le 8 juillet, pendant la haute couture à Paris, place de la Concorde. Le lancement a été un grand succès, suivi d’événements dans le sud de la France.
Ensuite, nous avons été invités à participer au Grand Prix de la Haute Joaillerie à Monaco. Je pensais que ce concours était réservé aux maisons établies, mais nous avons été sélectionnés et nous avons remporté le prix du Meilleur Espoir avec le collier Lunar Éclipse, une pièce exceptionnelle.
Être sur scène avec des maisons comme Chopard, Chanel, Louis Vuitton, Tiffany, Messika, seulement quatre mois après notre lancement, est quelque chose d’extraordinaire. Cela confirme la qualité de notre travail.
Nous ouvrons d’ailleurs notre boutique la semaine prochaine au 34 avenue Matignon, juste derrière l’hôtel Bristol. Cela montre que, même sur un marché très compétitif, il y a toujours une place pour l’excellence.
-La haute joaillerie est un art autant qu’un métier. Où trouvez-vous l’inspiration pour vos pièces ? Y a-t-il une création qui vous a particulièrement marqué, émotionnellement ou artistiquement ?
L’inspiration vient avant tout des diamants de couleur. Ils sont extrêmement rares. Un diamant de couleur exceptionnel, bien taillé, parfaitement équilibré, est presque un miracle.
Cette rareté m’a conduit à une inspiration cosmique : la lune, les étoiles, le soleil. Comme si une bonne étoile devait guider chaque création.
Je voulais aussi montrer que nous ne sommes pas simplement des diamantaires devenus joailliers par facilité. J’ai voulu créer des pièces techniquement complexes, exigeantes, afin de nous positionner immédiatement comme joailliers à part entière.
-Votre famille porte une histoire, une mémoire et une résilience propres à la communauté arménienne. Cette profondeur émotionnelle influence-t-elle votre art du diamant et de la haute joaillerie ?
-Le mot clé pour moi est l’intégrité. Intégrité dans le choix des pierres, le design, la réalisation, l’esthétique.
Je poursuis l’excellence par le travail, la rigueur et la conviction. La force que je puise vient surtout de mon métier de joaillier et du plaisir immense que procurent ces pierres exceptionnelles.
-Quelle est la chose dont vous êtes le plus reconnaissant aujourd’hui ?
-Je suis profondément reconnaissant à ma famille d’être venu en Belgique et d’y avoir grandi en Belgique. Cela m’a permis de devenir la personne que je suis aujourd’hui.
Je suis également très reconnaissant envers mon épouse, qui m’apporte inspiration et force au quotidien, notamment dans création de mes bijoux.
-Si vous deviez résumer votre parcours en un mot ?
Innovatif. À 18 ans, je suis parti en Chine, j’ai appris le mandarin, le premier de ma famille à le faire. Sortir du cadre traditionnel du diamantaire pour créer une véritable marque, c’est aussi de l’innovation.
Je crois au changement, à la remise en question permanente, à la réinvention. Et surtout, à ne pas être trop sentimental : il y a un temps pour chaque chose, et chaque évolution ouvre de nouvelles portes.
-Et si vous n’étiez pas dans le diamant ?
Je serais sans hésitation dans l’industrie du luxe. C’est un univers qui correspond totalement à ce que je suis.
