À Bruxelles, dix femmes racontent l’histoire de leur famille, parmi elles l’Arménienne Zhanna Tovmasyan

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Les histoires de familles immigrées vivant à Bruxelles, les expériences personnelles de femmes et les souvenirs transmis de génération en génération sont réunis dans un ouvrage intitulé « Encrer le sens », publié par les éditions Academia.

Le recueil rassemble les récits de dix femmes issues de familles immigrées originaires d’Arménie, du Congo, d’Italie, du Maroc, de Tunisie et d’autres pays. Parmi elles figure également l’Arménienne Zhanna Tovmasyan, qui, à travers son récit, fait découvrir au lecteur le parcours de sa mère.

L’ouvrage réunit les récits de Salima Amda, Rita Baruzier, Latifa Ben Ahmed, Jamila Boufrira, Fatima Farahy, Laura Gaggiotini, Naïma Jamai, Khadija Oulad Amar, Soumiya Mommen et Zhanna Tovmasyan. Cinq de ces femmes y racontent leur propre histoire, tandis que les cinq autres relatent celle de femmes de la génération qui les a précédées.

L’histoire de Zhanna Tovmasyan est centrée sur sa mère. Mettre par écrit des épisodes marquants de la vie de celle-ci devient non seulement un moyen de préserver la mémoire familiale, de revisiter et de comprendre le chemin parcouru, mais aussi de le transmettre à la génération suivante. À travers ce récit personnel, le lecteur découvre également l’expérience de l’immigration, de la construction de l’identité et de la recherche de sa place dans un nouvel environnement.

Zhanna a eu trois conversations avec sa mère, au cours desquelles elle a écouté le récit des différentes étapes de sa vie, de son enfance à sa jeunesse et à sa maternité, jusqu’à la femme qu’elle est devenue au fil des années. Ces conversations, comme elle le décrit elle-même, lui ont non seulement permis de reconstituer l’histoire de la vie de sa mère, mais l’ont également transformée en tant que fille. En mettant par écrit l’histoire de sa mère, Zhanna est devenue la dépositaire de ses souvenirs et de ses émotions.

Pour Zhanna, cette histoire ne porte pas simplement sur le passé de sa famille. Elle est née de la nécessité de prendre conscience de son propre parcours, de comprendre ce qui lui a été transmis par la vie de sa mère, ce que signifie grandir dans une famille marquée par les pertes provoquées par une catastrophe naturelle et dont le parcours est lié au départ du pays d’origine et à l’enracinement dans un nouveau pays.

« Cette histoire est aussi la mienne »: telle est l’idée qui traverse tout le récit de Zhanna. Pour elle, écrire sur la vie de sa mère est devenu une manière de préserver la mémoire, mais aussi une occasion de redécouvrir la relation entre mère et fille. Comme le souligne Zhanna, l’écriture a adouci et approfondi leur relation : elle a appris à être simplement aux côtés de sa mère, à l’écouter et à vivre pleinement l’instant présent, consciente que « nous ne sommes pas éternels ».

« Le drame de la vie de ma mère a commencé avec le tremblement de terre dévastateur de 1988, qui a coûté la vie à sa mère et à son frère. La vie de cette fillette de dix ans a ainsi pris une nouvelle tournure, laissant une empreinte indélébile sur la construction de sa personnalité. Cela a forgé en elle une femme qui ne cesse de se battre, surmonte les difficultés, s’adapte aux nouvelles situations, porte sa propre douleur en toute conscience et se transforme par le développement personnel. Dans le livre, c’est ma mère qui s’adresse au lecteur. J’ai raconté son histoire avec sa voix, celle des trois décennies de sa vie », explique Zhanna Tovmasyan dans un entretien avec « Armenpress ».

La période belge de la vie de sa mère, Marina, occupe également une place particulière. Après avoir parcouru, avec ses deux jeunes enfants, le difficile chemin de l’Arménie vers la Belgique, la famille se retrouve dans une situation d’incertitude. Marina travaille, apprend le français et s’occupe de ses enfants. Des années plus tard, après avoir obtenu un statut légal, elle décide de reprendre ses études et de se former au métier d’éducatrice de jeunes enfants. Son parcours devient finalement non seulement une histoire de survie, mais aussi de reconstruction et d’autonomie.

Dans le récit de sa mère, Zhanna retrouve également la mémoire plus profonde de sa famille. En évoquant ses racines, elle retrace le parcours de sa famille, depuis les territoires de l’Arménie historique, l’Iran et la Syrie jusqu’à l’Arménie soviétique, puis la Belgique. Ainsi, le récit personnel se transforme progressivement en une évocation de la mémoire de plusieurs générations.

Les histoires des auteures de « Encrer le sens » diffèrent par leurs origines et leurs situations familiales, mais elles ont en commun plusieurs thèmes : le départ du pays d’origine, la construction d’une nouvelle vie dans un nouvel environnement, la transmission de la mémoire au sein de la famille, l’expérience de la maternité et la construction de l’identité.

Dans ce contexte, l’histoire de Zhanna Tovmasyan porte également une part de la mémoire familiale arménienne. Dans le récit de sa vie construite à Bruxelles, le lien avec l’Arménie ne se présente pas seulement comme une donnée liée à ses origines, mais aussi comme une part de l’héritage transmis d’une génération à l’autre.

Pour Jeanne, ce processus d’écriture est également devenu un chemin vers la réconciliation et le rapprochement. Ce qui, pendant des années, avait existé au sein de la famille sous la forme de souvenirs, de douleurs et d’histoires restées inexprimées a trouvé, grâce à l’écriture, une nouvelle forme et de nouveaux destinataires.

Pendant un an, dans le cadre de l’organisation non gouvernementale ParagraFes, les auteures ont été accompagnées par Manuela Varrasso et Leïla El-Mahi dans la création du livre. Cette organisation bruxelloise s’attache à donner une voix aux femmes dont la parole se trouve étouffée par le bruit de la société.

Le projet met l’accent sur le rôle de l’écriture en tant qu’outil d’expression de soi et de préservation de la mémoire. En étant formulée par écrit, l’expérience personnelle sort du seul cadre familial et devient une composante d’une histoire publique plus large, contribuant ainsi à faire émerger une culture du dépassement collectif des difficultés.

Les récits présentés dans « Encrer le sens » montrent également que l’immigration ne se résume pas à un déplacement géographique. Il s’agit d’un processus qui transforme souvent le rapport d’une personne à sa famille, à sa langue, à sa culture, à son identité et à l’héritage des générations précédentes.

Le livre a également « pris vie » sur scène : les 17 et 18 septembre, des lectures théâtralisées ont été organisées à la Maison des Cultures et de la Cohésion sociale de Molenbeek. Ces lectures ont permis de transmettre également par la parole les récits consignés dans le livre, les rendant ainsi audibles et accessibles à un public plus large. Parmi eux, l’histoire de Zhanna Tovmasyan permet également de faire entendre, au cœur de la diversité bruxelloise, le parcours d’une famille arménienne, en transmettant, à travers la vie de sa mère, la mémoire du passé ainsi que le lien qui continue d’unir les générations et de préserver l’identité dans un nouvel environnement.

L’œuvre de Zhanna Tovmasyan rappelle quant à elle qu’écrire l’histoire de sa mère peut parfois être aussi un moyen de comprendre sa propre histoire. Une histoire qui commence avec sa mère, Marina, mais qui ne s’arrête pas à elle. Elle se poursuit à travers Zhanna elle-même, sa sœur, sa famille et la génération suivante, comme une mémoire, une identité et ce lien qui, malgré les changements de temps et de lieu, continue d’unir une mère et sa fille.

« Encrer le sens » réunit ainsi les histoires personnelles de dix femmes, offrant un tableau singulier de la diversité de la société bruxelloise. Les histoires de familles venues de différents pays se rencontrent dans un même ouvrage, et, à travers elles, la mémoire transmise de génération en génération trouve une nouvelle voix.

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