Caroline Safarian : « J’ai dû inventer un dictionnaire pour parler de ça »

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Entre héritage arménien, silence familial et nécessité de transmission, Caroline Safarian construit depuis plusieurs années une œuvre profondément traversée par la mémoire. Dans cet entretien accordé à la correspondante d’Armenpress à Bruxelles, la comédienne et autrice revient sur son identité, son histoire familiale, le poids du silence, mais aussi sur la naissance de La Valse des oubliés, sa dernière création inspirée par les événements du Haut-Karabakh.

« Mon identité, c’est un mélange de plein de choses. Et elle évolue. Elle est très différente de quand j’avais 20 ans. Elle s’est construite avec les expériences, mais aussi avec la recherche de ce que ça veut dire être arménienne. »

Pour Caroline Safarian, cette quête identitaire a d’abord pris la forme d’une plongée dans l’histoire tragique des Arméniens.

« J’ai commencé par me plonger dans la tristesse, dans les éléments douloureux : le racisme, l’épuration ethnique, le génocide. Puis, petit à petit, j’ai essayé d’aller vers autre chose, vers le côté plus lumineux de l’identité arménienne. »

Derrière la mémoire du génocide, elle découvre aussi « un peuple d’artistes, de musiciens, de conteurs ».

« Je suis partie du négatif pour ensuite me libérer de choses très dures et voir ce qu’il y avait derrière. Le problème, c’est que les tragédies finissent parfois par faire partie de l’identité même du peuple. On oublie qu’il y a autre chose derrière. »

La prise de conscience de son « arménité » arrive en deux temps. Le premier est politique.

« Un élu belge d’origine turque avait parlé du “prétendu génocide des Arméniens”. Ça m’avait profondément choquée. Je pense que c’est là que j’ai vraiment mesuré que j’étais arménienne. »

Le second moment naît au théâtre, devant Rwanda 94, consacré au génocide des Tutsis.

« Il y avait beaucoup de références à la Shoah, mais pas au génocide des Arméniens. Je me suis dit : il y en a marre qu’on ne parle pas des Arméniens de manière égale. »

Si la question arménienne occupait peu de place à la maison, Caroline Safarian insiste sur l’ouverture transmise par ses parents.

« J’ai eu des parents très cultivés, qui lisaient beaucoup, écoutaient énormément de musique et s’intéressaient à plein de choses. Mon père écoutait toutes sortes de musiques : du jazz, de la musique classique, de la pop… Il y avait une vraie ouverture à l’autre. »

Elle précise aussi le parcours très intégré de son père.

« Mon papa était arménien, né en Belgique, parfaitement intégré, parfaitement néerlandophone, professionnel dans le milieu des assurances. »

Mais malgré cette intégration, l’Arménie restait un sujet peu abordé dans la famille. « C’est plutôt mon frere Valérie et moi qui avons ouvert la porte sur cette question. » Ce cheminement nourrira plusieurs créations : Blackout, Papiers d’Arménie, Last Minute in Erevan et aujourd’hui La Valse des oubliés.

Au cœur de son travail artistique revient sans cesse la question du silence familial. « J’ai reçu beaucoup de silence de mon papa. Et le silence est très puissant. Il peut contenir énormément de fantasmes, d’angoisses et d’inquiétudes. » Elle évoque un père incapable de transmettre autrement.

« Je pense qu’il n’était pas dans la capacité de transmettre autre chose que du silence. » Pourtant, derrière ce silence, il y avait des valeurs fortes.

« Il m’a transmis des valeurs très puissantes : la valeur du travail, l’honnêteté. Des choses certainement liées à l’Arménie. Mais autour de ça, il y avait énormément de silence. »

Face à cela, elle choisit la parole. « Je ne voulais pas que mon fils se retrouve à devoir démêler ce silence. » Son spectacle Last Minute in Erevan, inspiré des contes arméniens, naît d’ailleurs de cette volonté de transmission. « J’ai eu l’impression de devoir inventer un dictionnaire pour parler de ça. »

Pour Caroline Safarian, l’écriture permet de transformer l’indicible.

« Ce sont des histoires tellement invraisemblables que les gens ont parfois du mal à y croire. Il n’y a même pas de vocabulaire pour décrire ce qui s’est passé. »

Alors elle choisit l’humour et la poésie. « La poésie et l’humour m’ont permis de parler de tout ça autrement. » Son histoire personnelle l’a aussi rendue particulièrement sensible aux discriminations.

« Physiquement, j’ai un visage très commun en Belgique. Je n’ai pas un physique “arménien”. Et pourtant, je me retrouvais parfois dans le métro à assister à des scènes de racisme très dérangeantes. Je prenais la défense de l’étranger humilié avec ma “tête de Belge”, alors qu’au fond j’étais moi aussi étrangère d’une certaine manière. »

Porter cette mémoire est devenu, avec le temps, une nécessité artistique. « Je me suis sentie obligée de dénouer cette mémoire, comme si elle était emmêlée dans des histoires familiales compliquées. » Mais le silence finit, selon elle, par transmettre malgré lui une responsabilité aux générations suivantes. « Inconsciemment, ça fait porter aux enfants la responsabilité d’en parler eux-mêmes. »

Après plusieurs créations autour de l’Arménie, Caroline pensait avoir « terminé » avec cette histoire. Puis survient la guerre du Haut-Karabakh.

« Quand j’ai vu ce qui se passait là-bas en 2020, dans cette région d’où vient ma famille, je me suis dit : ce n’est pas possible, ça recommence. »

Elle rappelle que derrière l’épuration ethnique de 2023 se trouvait, selon elle, « une vraie volonté de faire disparaître toute trace arménienne », y compris le patrimoine culturel. « On l’a encore vu avec cette cathédrale détruite récemment. »

Deux événements la bouleversent particulièrement : l’exposition militaire inaugurée à Bakou représentant des Arméniens caricaturés et humiliés, puis le meurtre atroce de la militaire arménienne Anouch Apetian. « Là, on est dans une haine de l’autre tellement absurde que je me suis dit : je ne peux pas laisser passer ça. »

C’est de cette colère qu’est née La Valse des oubliés.

À travers cette pièce, Caroline Safarian cherche moins à parler uniquement des Arméniens qu’à interroger notre rapport collectif à la violence. « Ne pas s’intéresser à ce genre de choses permet que ça se reproduise ailleurs. » Elle pointe particulièrement le silence international autour du Haut-Karabakh. « Ce qui s’est passé s’est déroulé presque comme si de rien n’était. Et ça autorise d’autres dictateurs à recommencer ailleurs. »

Elle insiste surtout sur le rôle des médias et du regard occidental. « Les gens parlent de Gaza, s’indignent, crient au scandale. Mais fondamentalement, quand cela arrive dans le Haut-Karabakh, ça passe presque inaperçu. » Elle évoque aussi une conversation marquante avec un ami tutsi ayant vécu le génocide rwandais.

« Il m’expliquait que le plus terrible n’était pas seulement les attaques, mais le fait de voir les voisins — ceux avec qui ils partageaient des repas, échangeaient du lait ou du sel — regarder sans rien faire. »

Puis elle ajoute :

« On dit souvent : “Il y a le bruit des bottes et le silence des pantoufles.” En Europe, on est parfois dans ce silence confortable. »

Le spectacle provoque souvent un choc chez les spectateurs.

« Et tant mieux. Parce que c’est précisément ce que je cherche. Que les gens se disent : c’est choquant. Parce que sinon, tout cela finit toujours par revenir. »

Son premier voyage en Arménie reste un souvenir fort. « Beaucoup d’Arméniens de la diaspora n’y vont pas, comme si c’était une étape émotionnellement difficile à franchir. C’est mon frère Valérie qui nous y a emmenés. » Elle découvre alors « un pays très occidental et en même temps pas du tout », marqué par les influences russes et la proximité du Moyen-Orient.

« C’est un pays frontière, complexe, multiple. » Sans idéaliser l’Arménie, elle garde le souvenir d’un accueil bouleversant. « Des gens qui parfois ne savaient pas comment finir le mois nous accueillaient avec des tables entières de nourriture. »

Et malgré la distance, elle estime que la diaspora a aujourd’hui un rôle essentiel. « Je pense que c’est notre devoir de parler de tout ça. Si nous ne le faisons pas, eux n’auront peut-être pas l’occasion de le faire. »

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