Projets exclusifs

Valery Safarian : l’Arménie n’est pas un refuge identitaire, mais un espace de responsabilité

18 minutes de lecture

Valery Safarian : l’Arménie n’est pas un refuge identitaire, mais un espace de responsabilité

À l’intersection des trajectoires humaines et des dynamiques économiques, Valery Safarian s’impose comme une figure discrète mais incontournable du monde des affaires. Président fondateur de la Chambre de commerce belgo-arménienne (BACC), il est également un nom respecté dans l’univers de l’assurance, reconnu pour la constance de son engagement, la finesse de son regard et sa capacité à construire dans la durée.

Citoyen européen, belge d’origine arménienne, Valery Safarian incarne une identité plurielle, façonnée par l’histoire, le déplacement et l’ouverture. Plus qu’un simple acteur économique, il est devenu, au fil des années, un pont invisible entre les entrepreneurs belges et arméniens, reliant deux mondes que tout semble parfois opposer, mais que le dialogue et la confiance rapprochent naturellement.

Sans éclats ni slogans, il œuvre dans les interstices : là où se rencontrent les cultures, les visions et les intérêts. Son parcours raconte une autre manière de faire des affaires, plus humaine, plus patiente, plus consciente des héritages et des responsabilités. Cette interview exclusive, accordée à la correspondante d’Armenpress, invite à découvrir un homme pour qui l’économie n’est jamais dissociée de l’histoire, et pour qui bâtir des liens est peut-être l’acte entrepreneurial le plus durable qui soit.

-Comment définiriez-vous aujourd’hui votre identité professionnelle et personnelle ? Qui est Valery Safarian ?

-Je me définis avant tout comme un citoyen européen, belge, d’origine arménienne. Je ne revendique pas une appartenance pleine et entière à la culture arménienne au sens strict : je n’ai pas été élevé dans cette culture et je n’en maîtrise pas tous les codes. En revanche, j’ai grandi avec un socle de valeurs très fortes.

Mon père évoquait souvent ce que signifiait, selon lui, être arménien : le sens de la dignité, l’éducation, l’ambition, la fierté de ses origines, l’esprit de combatif. Ces valeurs-là m’ont profondément structuré.

Je ne parle pas arménien et je ne connais pas tous les usages culturels. Si je devais me définir, je dirais que je suis un sacré mélange. J’irais même plus loin : un caméléon, mais au sens noble du terme — quelqu’un capable de s’adapter à des environnements et à des situations très différents, sans renier ce qu’il est.

Cet attachement à l’Arménie et aux origines paternelles m’a probablement donné un regard parfois plus conservateur sur la société dans laquelle je vis, ici en Belgique. Mon identité s’est construite en prenant le meilleur de la culture arménienne, de la culture belge, peut-être aussi de la culture Iranienne mais aussi d’autres cultures rencontrées au fil du temps.

Je fais partie d’une génération qui n’a pas tout reçu, mais qui a choisi de reconstruire. Non pas par nostalgie, mais par conscience. Il y a eu une transmission interrompue par l’histoire, puis une reconstruction volontaire.

Enfin, il ne faut pas oublier la singularité d’être arménien d’Iran. À l’époque, c’était la Perse, et les Arméniens faisaient pleinement partie de cet empire. Dans la famille de mon père, j’ai toujours entendu que nous étions à la fois Perses et Arméniens. Cet attachement à l’Iran fait aussi partie intégrante de mon identité.

-Pouvez-vous revenir sur l’histoire de votre famille et les circonstances de son installation en Belgique ?

-L’histoire commence avec mon grand-père, militaire de carrière, qui fut envoyé en Belgique pour y poursuivre des études. Il atteignit le grade de lieutenant-colonel dans l’armée perse, sous le règne du Shah Mohammad Reza, le père de Reza Pahlavi.

Le Shah s’entourait volontiers de membres des minorités de l’Empire, notamment arméniennes, sans doute pour se prémunir contre les courants religieux extrémistes qui existaient déjà. Dans ce contexte, mon grand-père fut envoyé en Belgique pour étudier l’aviation. Le pays lui plut, et il y revint ensuite comme diplomate avant de se lancer dans les affaires.

Mon père, André Safarian, est né à Liège en Belgique d’une fratrie de 7 enfants. Mon grand-père obtint le titre honorifique de consul honoraire de Perse, ce qui lui permit de développer un réseau important. Il utilisa notamment ce titre pour aider la résistance pendant la deuxième guerre mondiale pour cacher des armes et des pilotes de l’Armée Anglaise dont les avions s’étaient crachés dans la région de Liège. La famille connut alors une période très prospère : une entreprise à Liège, un château dans les Ardennes, une vie confortable.

Le décès prématuré de mon grand-père, alors que mon père n’avait que douze ans, a profondément marqué la suite. Cela explique aussi pourquoi mon père n’a pas reçu une éducation strictement arménienne. À la maison, on parlait d’ailleurs davantage iranien qu’arménien, notamment pour des raisons de diplomatie et de représentation.

Mon père a ensuite rencontré ma mère et suivi un parcours d’intégration, voire d’assimilation totale. Issu d’un univers très oriental et vivant dans des régions peu cosmopolites comme les Ardennes, il s’est totalement intégré à la société belge. Plus tard, sa carrière notamment en Flandre m’a permis de comprendre les différences culturelles internes du pays et de m’y adapter.

Je me suis souvent interrogé : mon père s’est presque totalement assimilé, mais moi, quelle est ma place par rapport à mes origines ? Sans fausse modestie, je pense être celui qui a, en partie, ramené la famille vers ses racines arméniennes, notamment en emmenant les membres de la famille en Arménie, progressivement, presque un par un.

Le grand-père de Valery Safarian, Gricha Safarian

-Pour vous, l’arménité relève-t-elle de l’intime, du collectif ou d’une vision stratégique ?

-C’est un mélange des trois. L’arménité est d’abord une culture très clanique. Un Arménien est rarement individualiste : le collectif est fondamental. Je l’ai toujours ressenti.

Ce sont aussi de grandes réunions familiales, une chaleur humaine particulière, une présence forte des cousins et des cousines, oncles et tantes.

Il y a également un rapport à l’ambition et à l’idée de provenance : « nous venons de là ». Cela peut parfois être perçu comme élitiste, même si le terme est imparfait et parfois réducteur.

J’y vois aussi une grande ouverture d’esprit. Même si ce n’était pas une immigration économique, s’installer ailleurs impose une ouverture à l’autre : aux musiques, aux cultures, aux idées. Ma famille partage d’ailleurs un tronc commun avec les cultures orientales au sens large, pas uniquement arméniennes.

Cette dimension a influencé mon parcours professionnel, notamment mon attrait pour l’international qu’il s’agisse des clients développés au Liban en Egypte... Partout où je vais, je cherche une église arménienne, des Arméniens. Ce n’est pas un réflexe identitaire fermé, mais une curiosité permanente, presque instinctive.

Valery Safarian et son père André Safarian avec l’ambassadeur Samuel Mkrtchyan à Beyrouth

-À la tête de la Chambre de commerce belgo-arménienne, votre rôle est-il avant tout économique ou identitaire ?

-Au départ, l’engagement était sans doute plus identitaire. Porter un nom arménien et un prénom peu courant en Belgique m’a probablement donné le sentiment que la Chambre de commerce m’apportait une forme de légitimité.

Très vite, j’ai dépassé ces questionnements, souvent liés à la jeunesse. Aujourd’hui, l’enjeu principal est de contribuer à une image positive de l’Arménie.

Le meilleur promoteur de l’Arménie est un Belge d’origine arménienne qui connaît la Belgique, en parle les langues et sait créer des ponts. Il y a vingt ans, l’Arménie n’avait quasiment pas d’image économique. L’objectif était de mettre en avant son potentiel, sans se limiter à la seule mémoire du génocide.

Une chambre de commerce est aussi un outil de « soft diplomacy ». Elle raconte un pays autrement que par le prisme du conflit ou de la mémoire. Mon rôle est avant tout de fédérer, de structurer et de participer à cette construction d’image positive.

-Votre histoire familiale influence-t-elle votre approche professionnelle dans la gestion du risque ?

-Je ne ferais pas de lien direct. Mon père travaillait dans l’assurance et j’ai suivi cette voie. C’est un métier de relations humaines, de service, qui implique souvent de parler plusieurs langues.

Je ne ferais pas un lien direct avec la résilience arménienne, mais ce métier correspond à certains traits culturels : le commerce, le voyage, l’adaptation. La gestion du risque, quant à elle, vient surtout de la formation et de l’expérience.

Cela dit, gérer le risque, ce n’est pas seulement une technique. C’est aussi une manière de lire le monde, d’identifier les fragilités, les équilibres et les potentiels. À ce titre, l’Arménie est un pays exigeant, mais profondément stratégique. La formation et l’expérience m’ont appris cela, mais l’histoire familiale y a peut-être, indirectement, contribué.

Valery Safarian avec son père André Safarian

-Votre première visite en Arménie vous a-t-elle marqué ?

-C’était en 2003 ou 2004, avec mon épouse. L’un des plus beaux voyages de ma vie.

Rencontrer des personnes portant le même nom ou les mêmes origines est une expérience profondément troublante. À l’époque, il y avait peu d’étrangers en Arménie, et l’accueil était exceptionnel, malgré des moyens limités.

On était reçus comme des rois. Le pays sortait de décennies difficiles : l’effondrement soviétique, la guerre, le tremblement de terre. On repart avec un sentiment de responsabilité.

Pour moi, l’Arménie n’est pas un refuge identitaire, mais un espace de responsabilité. Être lié à elle implique d’agir, pas seulement de ressentir. Et puis il y a ces visages, si familiers, qui donnent l’impression d’être entouré de proches. L’Arménie est devenue un point d’ancrage essentiel aussi bien pour moi, pour mes filles et pour mon épouse qui n’est pourtant pas d’origine arménienne et c’est une fierté de la savoir autant attirée par ce pays.

-Que transmettez-vous de l’arménité à vos enfants ?

-Ils ont été baptisés à l’Église arménienne, non par contrainte religieuse, mais pour leur donner des repères. Je leur transmets surtout des valeurs : l’ouverture, le respect des religions et des identités linguistiques, la dignité, l’ambition et le sens du collectif.

Je leur transmets des repères, pas des obligations. L’arménité ne se décrète pas : elle se choisit. L’avenir dira ce qu’ils en feront, mais ces valeurs font partie de ce que je souhaite leur transmettre.

-Enfin, si l’Arménie était une police d’assurance, quels en seraient les risques et les garanties ?

-L’Arménie est une œuvre d’art en soi : ses montagnes, sa population, son atmosphère. La plupart des personnes que j’y ai emmenées en reviennent convaincues.

Ce serait une assurance « All risk Fine Arts ». Quant aux garanties, je préfère ne pas m’attarder sur les périls : je souhaite à l’Arménie uniquement de belles choses.

Lire l'article en: ՀայերենРусский
AREMNPRESS

Arménie, Erevan, 0001, rue Abovyan 9

+374 10 539818
fbtelegramyoutubexinstagramtiktokdzenspotify

La reproduction de tout matériel en tout ou en partie nécessite une autorisation écrite de l'Agence de presse "Armenpress"

© 2026 ARMENPRESS

Créé par: MATEMAT