Jean Boghossian, entre héritage arménien et vision universelle
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Entre feu et mémoire, Jean Boghossian façonne une œuvre où le passé dialogue sans cesse avec le présent. Artiste et mécène de renommée internationale, fondateur de la Villa Empain et de la Fondation Boghossian, il a accepté d’ouvrir cet espace intime de réflexion lors d’une interview exclusive accordée à la correspondante d’Armenpress.
De l’exil à la création, de l’héritage arménien à une vision profondément universelle de l’art, il évoque un parcours marqué par la transmission, le déplacement et la transformation. À travers ses mots, se dessine une pensée où l’art devient langage, résistance et passerelle entre les cultures.

-Comment votre identité et votre héritage arménien influencent-ils votre vision artistique et votre travail aujourd’hui ?
-Mon héritage arménien est ancien, profondément marqué par l’exil et par l’histoire. Comme beaucoup d’Arméniens de la diaspora, il s’est transmis de manière fragmentée, parfois silencieuse, notamment à cause du génocide. Mon grand-père, survivant de cette tragédie, a quitté l’Anatolie pour Alep. C’est là que je suis né, avant de grandir au Liban, puis de m’installer plus tard en Belgique, à Anvers, au cœur du monde du diamant. Cette trajectoire faite de déplacements, de ruptures et de recompositions identitaires a façonné mon regard sur le monde.
À la maison, nous faisions partie de ces familles arméniennes dites « assimilées » : la langue arménienne n’y occupait pas une place centrale. Mon père la parlait, mais je ne l’ai jamais vraiment maîtrisée. Malgré cela, l’arménité a toujours été présente à travers des valeurs, une mémoire collective, une sensibilité particulière au déracinement et à la transmission. Cela m’a donné des racines, même diffuses, qui nourrissent aujourd’hui mon travail artistique.

-Peut-on retrouver des traces de cette arménité dans vos œuvres ?
-Oui, mais de manière subtile, jamais littérale. Dans certains de mes tableaux, notamment lorsque je travaille autour de l’écriture abstraite, on peut percevoir des résonances avec l’alphabet arménien, parfois aussi avec l’arabe. Ce ne sont pas des écritures lisibles, mais des évocations, des traces, comme si la mémoire culturelle s’exprimait de manière intuitive.
Cette approche a trouvé un écho particulier lorsque j’ai exposé au Matenadaran, en Arménie, un lieu emblématique consacré aux manuscrits anciens. J’y ai dialogué avec ces textes millénaires à travers mes propres « écritures de feu », créées par combustion. C’était une manière de relier passé et présent, tradition et création contemporaine, dans un échange presque spirituel avec l’histoire.

-Le feu est au centre de votre travail artistique. Que représente-t-il pour vous ?
-Le feu est pour moi un élément fondateur. Il est à la fois transformation, énergie et renaissance. J’y ai toujours été sensible, depuis l’enfance : les feux de camp, les volcans, la matière en fusion. Plus tard, en tant que joaillier, j’ai appris à dompter le feu pour transformer le métal. Des décennies après, il est revenu naturellement dans mon travail artistique.
Contrairement à l’idée de destruction souvent associée au feu, je le considère comme un élément constructeur. Dans mon travail, il ne s’agit pas de brûler pour détruire, mais de révéler, de transformer, de créer autrement. Le feu devient alors un partenaire, laissant une part à l’imprévu, à l’aléatoire, qui enrichit l’œuvre bien au-delà de ce que j’avais initialement imaginé.

-Vos œuvres portent-elles les traces de votre histoire personnelle et familiale ?
-Indéniablement. Mon parcours, marqué par l’exil, les déplacements et les recompositions identitaires, se reflète dans l’évolution constante de mon travail. Je ne me considère pas comme un artiste figé. Tous les deux ou trois ans, mon œuvre évolue, se transforme, explore de nouvelles directions. Cette dynamique est le reflet de ma propre trajectoire de vie.
À travers le feu, les livres calcinés, les écritures brûlées ou les sculptures marquées par la combustion, on peut lire en filigrane une mémoire orientale, arménienne, mais aussi universelle. Ce n’est pas tant une revendication identitaire qu’une manière de témoigner d’un parcours humain en perpétuelle transformation.

-Que signifie pour vous aujourd’hui être arménien ?
-Je dirais que je suis Arménien par mes origines, mais profondément citoyen du monde. Les Arméniens font partie des peuples les plus anciens, porteurs d’une culture et d’une langue millénaires. Cette mémoire reste inscrite dans les gènes, dans l’inconscient collectif.
Cependant, je me méfie des identités qui enferment et divisent. Les frontières, les nationalités, les religions ont trop souvent servi de prétexte aux conflits. Mon engagement artistique et philanthropique va dans le sens du dialogue, de la rencontre et du dépassement des clivages. C’est dans cet esprit qu’est née la Fondation Boghossian et le centre d’art et de dialogue Orient-Occident à la Villa Empain, où l’art devient un langage universel, une réponse face aux fractures du monde. Tout simplement Art is the answer.

