Ara Vrouyr : la tapisserie comme héritage, entre mémoire arménienne et enracinement européen
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Depuis plus d’un siècle, certaines maisons de tapisserie traversent le temps en portant bien plus que des œuvres textiles : elles portent des histoires, des parcours d’exil, de transmission et de résilience. Installée à Anvers depuis 1920, au numéro 4 de la place de la Comédie, la maison de tapis Ara Vrouyr incarne cette continuité rare, à la fois artisanale, humaine et culturelle.
Ara Vrouyr est à la fois artisan, passeur de mémoire et témoin d’un héritage familial profondément enraciné dans l’histoire arménienne et européenne. Dans cette interview exclusive accordée à la correspondante d’Armenpress, il revient sur le parcours de sa famille, installée en Belgique depuis le début du XXᵉ siècle, et sur la manière dont la tapisserie s’est imposée d’abord comme un métier de survie, puis comme une vocation, transmise aujourd’hui sur plusieurs générations. Il y partage également une réflexion lucide et nuancée sur l’identité, l’arménité, l’adaptation et le sens de la transmission dans un monde en perpétuelle évolution.

Un témoignage rare, où l’histoire personnelle se mêle à la grande Histoire, et où la tapisserie devient un fil conducteur entre mémoire, culture et modernité.
Quand et dans quel contexte votre famille s’est-elle installée en Belgique ?
Il faut distinguer les deux branches de ma famille, celle de mon père et celle de ma mère, car les contextes sont très différents.
Du côté paternel, c’est mon grand-père qui a quitté Constantinople très tôt. En réalité, c’est déjà son père qui, avec ses fils âgés de 16 et 18 ans, a senti qu’il n’y avait plus d’avenir pour les Arméniens à Constantinople. Nous étions à la suite des premiers massacres de la fin du XIXᵉ siècle, vers 1895–1896, et les tensions montaient clairement. Ils ont donc décidé de partir. Leur arrivée à Bruxelles est liée au frère de mon grand-père, qui souhaitait étudier le violon.
Du côté maternel, l’histoire est encore différente. Mon grand-père, parti de rien, avait progressivement bâti une entreprise importante liée à des puits de pétrole à Bakou. La famille vivait à Tiflis, qui était à l’époque un grand centre culturel du Caucase. Lors de la Révolution russe, ils se trouvaient en voyage en Europe et on leur a conseillé de ne pas rentrer. De fil en aiguille, ils sont restés ici. Bien qu’ils aient tout perdu, ils disposaient encore de moyens financiers et avaient placé de l’argent en Europe, ce qui leur a permis, dès leur arrivée, d’acheter une maison à Bruxelles.
Qui a commencé la tapisserie dans la famille ?
C’est mon grand-père, presque malgré lui.
À leur arrivée, les deux jeunes frères se sont retrouvés seuls après le décès de leur père, resté à Constantinople pour financer les études. Ils ont dû subvenir à leurs besoins. Le frère violoniste jouait dans les cafés et brasseries de Bruxelles et a pu poursuivre ses études au Conservatoire, où il a obtenu un premier prix avant de commencer une belle carrière. Celle-ci s’est malheureusement arrêtée avec la Première Guerre mondiale.
Mon grand-père, Norayr Vrouyr, quant à lui, parlait parfaitement l’allemand grâce à sa formation à l’école allemande de Constantinople. Il a d’abord travaillé comme employé, puis a rencontré la famille Carakehian, marchands de tapis installés à Bruxelles depuis 1880. Il a tenu leur stand lors de l’Exposition universelle de Liège, puis a travaillé pour eux jusqu’en 1914.
Pendant la guerre, les familles arméniennes titulaires de papiers ottomans ont quitté la Belgique par crainte d’être renvoyées en Turquie. Elles se sont réfugiées aux Pays-Bas, pays neutre. C’est là que mon grand-père a ouvert son premier magasin en 1917. Après la guerre, il est revenu en Belgique et a poursuivi l’activité ici.

Comment votre famille s’est-elle intégrée professionnellement ?
Il y avait avant tout une volonté de s’adapter, de s’intégrer et de survivre. La mise en avant de la culture arménienne est venue ensuite. L’adaptation était le premier pas, la mémoire le second.
Mon grand-père parlait plusieurs langues, aimait les milieux intellectuels et s’est adapté assez facilement. Il parlait parfaitement le français, qu’il avait appris à l’école suisse. La seule difficulté était financière : il a volontairement choisi un petit magasin, estimant qu’un grand espace avec peu de tapis donnerait une impression de vide.
Quelle place occupent vos racines arméniennes aujourd’hui ?
Elles ne prennent pas une place spécifique. Tout est un mélange. Je ne me définis pas en permanence comme arménien. Si le sujet vient naturellement dans la conversation, j’en parle. Sinon, je ne ressens pas le besoin de l’imposer.
Je me sens aussi profondément flamand : j’ai étudié en néerlandais, je parle le dialecte local, et je m’adapte selon le milieu dans lequel je me trouve. Ces identités coexistent sans conflit.

Vivre entre plusieurs cultures est-il un défi ?
Je ne l’ai jamais vécu comme un défi, mais comme une richesse.
À la maison, on parlait français, ma mère parlait russe, mon père arménien. L’arménien que j’ai appris était très basique. Nous avions des cours hebdomadaires avec une tante qui enseignait à toute la communauté. C’était strict, pas très ludique, et nous n’avons jamais appris à écrire parfaitement. Aujourd’hui encore, je peux écrire, mais avec beaucoup de fautes.

Pourquoi avoir repris le métier familial ?
Je n’y étais pas destiné d’emblée. Mon père m’a toujours dit : “Fais d’abord ce que tu veux.” J’ai commencé le droit, puis la philosophie, mais j’avais besoin de quelque chose de plus concret.
Finalement, j’ai essayé le magasin, malgré mes craintes de travailler avec mon père. Contrairement à mes attentes, cela a très bien fonctionné. Un premier voyage professionnel de trois mois à travers l’Égypte, l’Iran, l’Afghanistan, l’Inde et le Népal a été décisif. J’ai compris que ce métier était extrêmement varié, sans routine, nécessitant un apprentissage constant, sur plusieurs continents.
Quelle valeur avez-vous transmise à votre fille, aujourd’hui à la tête de l’entreprise ?
Il n’y a pas de valeur absolue, si ce n’est la capacité à s’adapter. Dans notre métier, très peu de choses sont certaines. L’histoire du tapis est pleine de zones d’ombre. Il faut apprendre à douter, à vérifier, à écouter, et surtout à ne pas prendre pour argent comptant ce qui est affirmé sans preuve.
Êtes-vous heureux que votre fille poursuive l’aventure ?
Évidemment. C’est rare et précieux. Dès l’enfance, elle voulait être marchande de tapis, quand d’autres voulaient être ballerines.

Avez-vous une pièce qui symbolise l’histoire de votre famille ?
Oui, un tapis persan, surtout intéressant par l’image qu’il contient. Il est probablement resté dans l’affaire parce qu’à l’époque, personne ne s’y intéressait vraiment. Il a traversé les générations.
Comment expliquez-vous la longévité exceptionnelle de la maison ?
Il y a beaucoup de hasard. Nous avons loué le même magasin de 1920 à 1980. Les propriétaires ont toujours fait preuve d’une grande compréhension, notamment pendant la crise des années 30 et la guerre. Sans cela, nous n’aurions jamais tenu.
Dans les années 80, ils ont décidé de vendre. Mon père a pu racheter la maison, puis les deux maisons voisines. Le reste relève du hasard et des circonstances de la vie.
Quel lien gardez-vous avec l’Arménie ?
Le premier voyage a eu lieu en 1978 avec la communauté arménienne. C’était une expérience très forte, chargée d’émotion et de mémoire. Nous avons retrouvé des lieux, des maisons, des histoires familiales.
Un second voyage en 1998, avec nos enfants et des amis, a permis de découvrir une Arménie plus complète. J’ai organisé moi-même l’itinéraire, parfois contre l’avis des agences locales. Cela a été une aventure intense et profondément marquante.
Finalement, qu’est-ce que l’arménité pour vous ?
Ce n’est pas une posture. Ce n’est pas quelque chose que je revendique en permanence. C’est une culture que l’on porte en soi. J’ai beaucoup donné à la communauté, mais aujourd’hui, ce qui compte pour moi, ce sont les personnes, pas leur origine.
Que pensez-vous avoir transmis à vos enfants ?
Une conscience, pas une obligation. Ils vivent leur identité à leur manière. L’arménité n’est pas une lutte permanente, mais une présence intérieure qu’il ne faut pas oublier.
