Des racines à la création : l’histoire de Nune et Levon Muradyan

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Certaines histoires familiales dépassent le cadre de l’intime. Elles deviennent des récits de temps, d’exil, d’identité et de transmission. Celle de Levon Muradyan et de sa fille Nune, fondatrice de RISH, en fait partie.

À la fin des années 1990, en s’installant en Belgique, la famille Muradyan n’apporte pas seulement avec elle l’espoir d’une nouvelle vie. Elle transporte aussi une mémoire, une force intérieure, un lien profond avec l’Arménie, et une capacité rare à transformer l’intégration en création, et les racines en fondation pour l’avenir.

Levon Muradyan arrive en Belgique en 1998. Très vite, il comprend qu’au sein de la communauté arménienne, beaucoup existe déjà, mais qu’un élément essentiel manque : un lien vivant entre les nouveaux arrivants et la société belge.

Pour lui, il ne s’agit pas seulement de préserver une culture. Il s’agit d’aider les personnes à trouver leur place, à comprendre leurs droits, à apprendre les langues et à construire leur vie de manière autonome.

Dans cet esprit, il crée en 1999 un centre de promotion de la culture arménienne, puis fonde en 2000 l’ASBL Le Progrès. Le nom peut sembler simple, mais il porte une vision claire : avancer, construire, évoluer.

Au fil des années, le centre devient un espace essentiel. Une école arménienne y voit le jour, où plus de mille enfants apprennent la langue, l’écriture et la culture. Des cours de français, de néerlandais, ainsi que des formations à l’intégration sociale y sont également organisés.

Ce lieu devient à la fois un espace de transmission identitaire et un outil d’émancipation. Très vite, il dépasse le cadre de la communauté arménienne. D’autres parcours migratoires s’y croisent, d’autres histoires s’y racontent. Car l’objectif de Levon Muradyan n’est pas seulement de transmettre une culture, mais de donner aux individus les moyens de se tenir debout par eux-mêmes.

C’est dans cette logique qu’un partenariat se met en place avec l’organisation pour les migrations. Grâce à cela, des centaines de familles arméniennes bénéficient d’un accompagnement pour un retour volontaire en Arménie, avec un soutien financier et pratique pour reconstruire une activité sur place.

Dans la famille Muradyan, l’arménité n’a jamais été une injonction. Elle s’est transmise naturellement, à travers la langue, les gestes, les habitudes et une manière d’être au monde.

Nune en parle avec simplicité. Née à Erevan, elle a grandi entre l’Arménie et la Belgique. De son enfance, elle garde des images fortes : de grands jardins, des arbres fruitiers, des légumes mis en conserve, des caves remplies de provisions pour l’hiver. Un lien direct entre la terre et la table.

À l’époque, rien n’était conscient. C’était simplement la vie.Mais des années plus tard, elle réalise que tout cela est resté en elle : un attachement au vivant, une attention aux produits, un respect du temps et des transformations lentes.

Ce lien profond avec le vivant réapparaît plus tard dans son parcours entrepreneurial. Dans la famille Muradyan, entreprendre n’est pas une posture. C’est presque une respiration.

Nune a grandi en observant ses parents reconstruire leur vie, créer, expérimenter, organiser, ouvrir des possibilités — pour eux-mêmes et pour les autres.

Très tôt, elle comprend qu’il est possible de construire quelque chose de ses propres mains. Le centre fondé par son père nourrit aussi cette dynamique. Progressivement, ceux qui le fréquentent ne cherchent plus seulement à s’intégrer, mais à créer : ouvrir un commerce, lancer une activité.

Levon Muradyan met alors en place des formations en gestion, d’abord pour la communauté arménienne, puis pour un public plus large. L’objectif reste le même : ne pas seulement aider, mais permettre. Le parcours de Nune n’est pas linéaire.

Elle commence des études de droit, puis comprend rapidement que ce n’est pas sa voie. Elle s’oriente ensuite vers les relations publiques et les affaires européennes, travaillant dans des environnements internationaux, notamment à la Commission européenne.

Cette période devient un temps de construction intérieure. Elle réalise que son identité arménienne n’est pas seulement une origine, mais un ensemble de valeurs : chaleur humaine, dignité, attention aux autres, sens du collectif, mais aussi exigence et ambition.

L’année 2020 marque un tournant. La pandémie bouleverse tout et Nune retourne en Belgique. Pendant ce temps, son père travaille depuis plusieurs années sur des idées liées à la production de boissons : recherches, essais, équipements, observations du marché.

Et puis, un moment décisif. Nune voit un SCOBY, la base nécessaire à la fabrication du kombucha. Elle connaissait déjà cette boisson, notamment aux États-Unis, à Los Angeles, où elle avait découvert son potentiel — raffiné, moderne, bien positionné.

En Belgique, l’offre existante ne la convainquait pas vraiment.Et soudain, tout s’aligne. Elle le raconte comme une évidence : elle regarde le SCOBY et se dit qu’elle va créer du kombucha.RISH naît à la croisée de l’intuition et d’un long processus invisible.

D’un côté, il y a l’héritage familial : les conserves des grands-mères, le lien à la terre, le goût du vrai. De l’autre, une vision contemporaine : un produit vivant, premium, ancré dans son époque.

À cela s’ajoute l’expérience et la vision accumulées par son père. Le projet devient une aventure familiale : premières fermentations, essais, erreurs, ajustements.

Au départ, tout est artisanal, construit avec les moyens disponibles, beaucoup d’énergie et une vision claire. Nune imagine la marque, définit son identité, son positionnement. Elle veut créer un produit soigné, exigeant, singulier. Et cela fonctionne.

D’abord dans le secteur de la restauration, avec une présence choisie, puis progressivement à plus grande échelle.Aujourd’hui, RISH grandit, crée des emplois et continue de se développer.

Ce qui ressort le plus de cette histoire, c’est que l’identité arménienne n’est pas vécue comme quelque chose de fermé. Au contraire, elle devient un lien.

Au fil des années, de nombreuses personnes — belges, françaises, allemandes — ont eu envie de découvrir l’Arménie simplement à travers eux. Parce qu’elles ont rencontré quelque chose de sincère, de chaleureux, de profondément incarné.

Comme le dit Nune, parfois on devient ambassadeur de son pays sans le chercher. Par sa présence. L’histoire des Muradyan ne parle ni d’assimilation, ni de repli identitaire. Elle raconte autre chose : être pleinement ici, sans cesser d’être de là-bas.

Transmettre sans enfermer. Réussir sans se couper de ses racines. Faire de l’héritage une force.

Chez Levon, cette force prend la forme de l’engagement, de l’éducation et du service. Chez Nune, elle devient création, entreprise, produit vivant. Et peut-être que la plus belle réussite est là : quand une histoire d’exil devient une histoire de création.

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