Quand l’Histoire devient une interrogation intérieure : le parcours d’Angèle Boddaert Devletian
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Chez Angèle Boddaert Devletian, les racines ne sont pas seulement une origine, mais un éveil. Très tôt, l’héritage familial a nourri chez elle une conscience aiguë de l’Histoire et une curiosité profonde pour les forces invisibles qui traversent l’humanité celles qui poussent vers le Bien comme vers le Mal. Cette interrogation, silencieuse mais persistante, traverse son parcours personnel et artistique. À travers la restauration, l’art et la mémoire, Angèle Devletian explore ce fragile équilibre entre transmission et disparition, et interroge la place de l’identité dans un monde en perpétuelle mutation. Dans cet entretien exclusif accordé à la correspondante d’Armenpress, elle revient sur son histoire familiale, son rapport à l’art comme forme de transmission, et le lien intime qu’elle entretient avec ses racines arméniennes.

Comment votre famille est-elle arrivée en Belgique et a-t-elle échappé au génocide ?
La personne grâce à laquelle notre famille est arrivée en France et a échappé au génocide était l’un de mes grands-oncles. Il était dessinateur, ce qui est assez amusant quand on regarde l’histoire familiale. Il dessinait remarquablement bien et a été repéré en Arménie par un groupe je ne me souviens plus exactement lequel.
Des architectes français, chargés de la construction de la Grande Mosquée de Paris, cherchaient quelqu’un capable de reproduire certains décors. Par un concours de circonstances étonnant, ils sont tombés sur mon grand-oncle, qui était encore très jeune. Son père a même triché sur son âge afin qu’il puisse accompagner les architectes et réaliser ces dessins.
Aujourd’hui encore, on peut voir dans la Grande Mosquée de Paris des calligraphies et des décors réalisés de sa main. Il s’appelait Aram Terzian, un nom assez connu dans les milieux artistiques à Paris. Il a ensuite beaucoup travaillé avec son frère et plusieurs architectes français.
Grâce à lui, très jeune déjà, il existait des liens avec la France, ce qui lui a permis d’emmener toute la famille en 1921, à la suite du génocide. Sa sœur, ma grand-mère, était mariée à un homme dont le nom avait été modifié afin de passer plus inaperçu. Ils se sont mariés en Arménie, puis sont arrivés à Marseille avant de remonter à Paris.
Mon père est né à Paris. Il n’a jamais vu l’Arménie. Il a grandi en France et se sentait très français. Il était enfant unique. Il existait des cousins et cousines, mais nous avons malheureusement perdu leur trace : Aram et son épouse sont décédés brutalement dans un accident de voiture. Nous n’avons donc jamais vraiment connu cette branche de la famille.

Les parents de votre père étaient-ils arméniens tous les deux ?
Oui, tout à fait. Mes grands-parents étaient arméniens. Mon père a épousé ma mère, qui est belge. Ils ont d’abord vécu à Paris, puis après la naissance de mon frère, ils ont déménagé en Belgique. Mon père y a travaillé comme dessinateur et graphiste. Finalement, tout le monde dessinait dans la famille.
C’est ainsi que le métier s’est transmis jusqu’à vous ?
Oui.
Vous avez souvent expliqué ne pas avoir eu un lien très fort avec la communauté arménienne, votre père ayant privilégié l’intégration. Comment viviez-vous vos racines malgré cela ?
Nous allions tout de même une ou deux fois par an au centre culturel arménien de Bruxelles. J’ai des souvenirs des messes, notamment celles de Pâques. Mon père parlait peu du passé, mais il insistait sur une chose : lire. Il disait toujours « il faut lire ».
J’ai donc beaucoup lu sur l’histoire de l’Arménie, sur le génocide, mais aussi sur l’histoire de l’art. Il y avait également la cuisine : ma mère avait appris quelques plats arméniens auprès de ma grand-mère. J’adorais la cuisine arménienne, et je cuisinais souvent avec mon père. C’est aussi par là que la transmission s’est faite.

Y a-t-il une couleur, une matière, une émotion ou un souvenir familial qui représente pour vous cette part d’arménité dans votre identité ? Votre père était dessinateur, vous l’avez beaucoup observé travailler. Avez-vous hérité de quelque chose qui se manifeste aujourd’hui dans votre pratique, au point de vous dire parfois : « ça, c’est mon identité » ?
Surtout les couleurs et les motifs. J’y suis très sensible. J’ai plusieurs livres consacrés aux motifs ceux des églises, les motifs sculptés, les décors ornementaux et je les utilise parfois dans mon travail, notamment dans mes décors. Je n’en ai pas ici sous la main, mais ils font partie de mon univers visuel.
Lorsque j’ai réalisé le décor pour le restaurant Devos, par exemple, où l’on retrouve des ingrédients de cuisine représentés sur de grandes assiettes, j’ai signé avec une grenade, évidemment. Il y a des symboles comme celui-là qui s’imposent naturellement.
J’aime les décors, les lignes, les couleurs très fortes, très profondes. J’imagine qu’il existe un lien avec l’Arménie, même s’il n’est pas toujours conscient. Mais ce qui me relie le plus directement à cette arménité, c’est la cuisine : c’est le lien le plus immédiat, le plus évident, celui que je connais le mieux.

Comment décririez-vous aujourd’hui votre arménité ?
Je dirais que c’est un mélange de curiosité et de frustration. Ne pas parler la langue fait que beaucoup de choses m’échappent. Je lis tout en français ou en anglais, mais pour vraiment connaître un pays, il faut en connaître la langue.
Nous sommes allés en Arménie avec nos enfants en 2015. Les paysages m’ont profondément marquée. J’ai toujours aimé les paysages, notamment ceux du sud de la France, et j’y ai retrouvé certaines résonances.
Mais partager cette arménité n’a pas été simple. Après le décès de mon père, le lien s’est affaibli. Récemment, grâce à une interview publiée sur Belgahay et via Facebook, une partie de notre famille — les petits-enfants d’Aram — nous a retrouvés. Ils ont reconnu des photos. Cela a été très émouvant, même s’il y a beaucoup de temps à rattraper.
Grâce à mes racines j’ai eu très tôt la conscience de l’histoire et la curiosité de comprendre ce qui pousse l’être humain vers le Bien ou le Mal. Une question lancinante qui demeure ancrée dans l’esprit de beaucoup d’entre nous je pense.

L’identité peut-elle exister sans communauté, uniquement dans le cadre familial ?
Oui, mais c’est très fragile. Je suis moitié arménienne, mes enfants ne le sont qu’au quart. Ils sont parfois très revendicatifs, parfois très distants. Ils ne parlent pas arménien, n’ont pas suivi de cours de danse arménienne, n’ont pas grandi avec des amis arméniens.
Ils gardent cela de manière intime. C’est beau, mais fragile. Je ne sais pas si cela se transmettra encore aux générations suivantes.
Votre métier de restauratrice fait-il écho à cette transmission fragile ?
Oui, absolument. Restaurer, c’est redonner vie à des traces. J’aimerais que ces techniques traditionnelles ne disparaissent pas, tout comme je n’aimerais pas que mes origines disparaissent.
J’ai étudié l’histoire de l’art, l’architecture, le décor. J’ai ensuite découvert une école de décor à Bruxelles, fondée en 1892. Mon professeur était le petit-fils du fondateur. Ces techniques du XIXᵉ siècle étaient encore vivantes. C’était fascinant.
Ce métier est malheureusement en voie de disparition. Sans transmission, il risque de s’éteindre.
Votre premier voyage en Arménie en 2015 a-t-il influencé votre regard artistique et personel?
Oui, profondément. Nous étions accompagnés d’amis arméniens, musiciens, qui nous ont permis d’entrer en contact avec la culture vivante du pays. Nous avons visité des églises en ruines, des fresques, des décors anciens.
L’architecture que je connaissais par les livres prenait une autre dimension. La musique, les offices, l’atmosphère étaient très émouvants. On ressent une affinité difficile à expliquer.
Seriez-vous prête à travailler sur un projet de restauration en Arménie ?
Oui, si l’occasion se présentait. J’essaie d’apprendre l’arménien, car travailler dans un pays sans parler la langue reste une limite. Les décors arméniens sont aussi beaucoup plus anciens que ceux que je restaure habituellement, ce sont d’autres techniques.
Quelle restauration vous rend la plus fière aujourd’hui ?
Les Galeries Saint-Hubert à Bruxelles. Elles ont été restaurées avec une rigueur exemplaire, tant sur le plan historique que technique. Malheureusement, le manque d’entretien actuel me frustre énormément.
La Belgique restaure souvent trop tard, quand il n’y a plus d’autre choix. Sans entretien régulier, tout est à recommencer tous les trente ans. C’est triste.
Signer aujourd’hui sous le nom “Devletian”, qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
Au début, je ne le faisais pas. C’est assez récent. Ma fille, qui travaille avec moi, m’a dit : « Il faut signer ».
C’est peut-être un retour aux sources. Je suis heureuse que mes enfants et ceux de ma sœur aient envie de faire vivre ce nom. L’une de mes nièces étudie le cinéma et souhaite aller en Arménie pour y faire un reportage. Cela me touche beaucoup.
