Un député du Conseil de l’Europe voit la nécessité d’une politique commune de l’Union européenne en matière de défense et de sécurité

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Kostas Mavrides, député représentant Chypre au Parlement européen, estime que l’Union européenne doit adopter une politique commune en matière de défense et de sécurité, non pas dirigée contre un pays en particulier, mais visant à protéger les États membres de l’Union ainsi que les frontières extérieures de l’UE.

Dans une interview accordée à la correspondante d'« Armenpress » à Bruxelles, le député du Conseil de l’Europe Kostas Mavrides s’est exprimé sur la nécessité d’une politique commune de l’Union européenne en matière de défense et de sécurité.
Il a également abordé l’occupation de la partie nord de Chypre par la Turquie, ainsi que la politique menée par l’Union européenne à ce sujet.

- Monsieur Mavrides, cette année marque le 51ᵉ anniversaire de l’invasion de Chypre par la Turquie, un événement profondément douloureux dans l’histoire européenne. La question figure également à l’ordre du jour de la session plénière du Parlement européen cette semaine. Selon vous, quelles sont les conséquences politiques et humanitaires de cette invasion qui continuent d’affecter l’île et sa population ?

- Très souvent, on oublie que Chypre fait partie de l’Union européenne depuis 2004. Officiellement, la République de Chypre, dans son ensemble, y compris la partie nord du pays actuellement sous occupation illégale turque, appartient à l’Union européenne. Même si, de facto, cette région est contrôlée par l’armée turque, l’ensemble du territoire reste juridiquement une partie intégrante de la République de Chypre et donc de l’UE.

Ainsi, si vous me demandez quel est, peut-être, le seul élément porteur d’espoir au cours de ces 51 années depuis l’invasion de la Turquie, je dirais que c’est la perspective européenne. C’est le seul espoir pour nous tous, Grecs, Turcs, Arméniens, Maronites, Latins et autres communautés.

Cela dit, je dois aussi souligner qu’un profond sentiment de déception règne parmi la population chypriote, en particulier parmi les citoyens de la République de Chypre. La Turquie a envahi l’île en 1974, expulsant tous les Chypriotes grecs de leurs foyers et de leur patrie. Moi-même, j’étais un enfant réfugié ; j’ai survécu avec mes sœurs. Et aujourd’hui, en 2025, cette déception est toujours aussi vive.

Lorsque l’on compare la réaction de l’Union européenne face à la situation en Ukraine, un pays qui n’est même pas membre de l’UE, mais qui subit l’agression russe, à l’absence totale de sanctions contre la Turquie, on constate un contraste frappant. De nombreuses sanctions ont été imposées à la Russie, mais aucune mesure équivalente n’a été prise à l’encontre de la Turquie.

Je peux le dire très clairement : il est extrêmement difficile d’expliquer cela aux citoyens de Chypre, de Grèce, et même d’autres pays.

-En fait, selon vous, l’Union européenne n’a pas pris de mesures suffisantes, ni sur le plan politique, ni sur le plan diplomatique,  pour soutenir Chypre ou pour demander des comptes à la Turquie concernant sa présence militaire continue dans le nord de l’île ?

-Je préfèrerais le formuler de manière constructive : ce n’est pas seulement que l’UE nous a déçus, c’est surtout que je crois profondément que, s’il y avait une volonté politique, l’Union européenne pourrait faire beaucoup.

Je vous donne un exemple : la Turquie, en particulier au cours des dernières décennies, s’appuie fortement sur l’énergie, sur son agenda géopolitique, mais surtout sur le commerce et l’économie avec l’UE. L’Union européenne, avec ses 27 États membres, est de loin le plus grand importateur de produits turcs. Nous avons donc un levier. Un levier que nous n’utilisons jamais.

Nous pourrions utiliser ce levier pour faire pression sur la Turquie, afin de parvenir à une solution à la question chypriote,  une solution qui mettrait fin à l’occupation illégale turque et entraînerait la fermeture de la soi-disant « République turque de Chypre du Nord », un État reconnu uniquement par la Turquie. Et je le répète: tout cela se passe au sein même de l’Union européenne. Et c’est profondément décevant.

- Un débat se poursuit à Bruxelles autour de la volonté de l’Union européenne de parvenir à une « autonomie stratégique ». Selon vous, l’Union est-elle aujourd’hui capable d’agir de manière indépendante et efficace sur les grandes questions de politique étrangère, notamment dans des zones de conflit complexes comme Chypre ou le Caucase du Sud ?

- Je crois sincèrement que cette capacité existe, et je pense que la prise de conscience progresse : il est nécessaire d’entreprendre des actions sérieuses en faveur d’une politique étrangère commune, en commençant par une politique de défense et de sécurité commune.

C’est une idée que je défends depuis des années, et je considère aujourd’hui qu’elle est pleinement justifiée. Car même au sein de mon propre groupe politique et du Parlement européen, j’étais souvent seul, ou presque,  à insister sur cette nécessité.

Oui, nous sommes divisés,  même ici, au sein de l’Union. Certains, y compris la Commission européenne et les grandes puissances membres, souhaitent que cette politique étrangère commune soit dirigée par l’Allemagne et d’autres États dominants. C’est pourquoi, en matière de sécurité et de défense, ils la perçoivent principalement comme un outil contre la Russie.

Mais nous, les pays méditerranéens, y compris Chypre, nous ne partageons pas cette vision. Nous voulons une politique commune de sécurité et de défense qui ne soit pas construite contre quelqu’un, mais pour la défense de l’Union européenne, de ses États membres, et en particulier de nos frontières extérieures.

Voici un exemple concret. En tant que membre de la Commission sécurité et défense, j’ai largement soulevé cette question ces derniers mois. Et je le répète : si nous voulons gagner les cœurs et les esprits des citoyens de l’UE, nous devons montrer ce que nous voulons protéger concrètement, et pas seulement qui ou quoi nous menace. Car les menaces sont multiples.

Si les États baltes et la Pologne considèrent la Russie comme leur principale menace, c’est leur droit. Mais pour nous, dans la région méditerranéenne,  pour Malte ou pour Chypre, par exemple,  la Russie n’est pas la menace principale. Notre menace, c’est la Turquie néo-ottomane.

Nous faisons donc face à des menaces différentes, et il n’est pas possible de bâtir une politique de sécurité européenne sur la base d’une seule menace. C’est une question profondément clivante.

- La politique étrangère et de sécurité commune de l’Union européenne est souvent critiquée pour son manque de cohérence et d’efficacité. Vous avez déjà évoqué plusieurs éléments, mais selon vous, quelles réformes concrètes ou quels changements stratégiques sont nécessaires pour que l’Union renforce sa capacité à réagir face aux occupations et aux violations du droit international ?

-C’est une très bonne question. Ce que je vais dire n’est peut-être pas facile à mettre en œuvre, mais si nous voulons une Union européenne forte, c’est dans cette direction qu’il faut aller.

Évidemment, nous voulons défendre nos intérêts. Mais nous avons aussi le devoir de ne jamais oublier nos valeurs et notre attachement à la démocratie, ces éléments doivent être traités sur un pied d’égalité avec nos intérêts.

Je vous donne un exemple que je défends pleinement : dans le domaine de la défense et de la sécurité, il existe un fonds de 150 milliards d’euros,  des ressources de l’UE, distribuées sous forme de prêts aux États membres pour renforcer leurs armées nationales. Je ne pense pas que ce soit la bonne voie.

Nous pouvons avoir des armées nationales, bien sûr. Mais en parallèle, il est nécessaire de construire des institutions de défense et de sécurité à l’échelle de l’Union européenne.

Voici un exemple concret tiré de la vie réelle : nous avons Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes. Pourquoi ne pas la renforcer,  en augmentant ses ressources humaines, ses moyens techniques, ses capacités,  et en lui donnant une mission claire : protéger les frontières extérieures de l’Union européenne ?

C’est ainsi que l’on construit des institutions européennes, au lieu de s’appuyer uniquement sur les forces nationales. Si nous suivons ce modèle, alors la réponse devient évidente : qui protégera Chypre face à la Turquie néo-ottomane ? Qui défendra la Pologne en cas d’attaque russe ? La réponse doit être : une institution de l’Union européenne.

Cela n’exclut évidemment pas l’existence des armées nationales. Mais politiquement, il est crucial que les institutions européennes aient un rôle concret à jouer. Il y a quelques années, lors de la pandémie de Covid-19, nous avons organisé la Conférence sur l’avenir de l’Europe. L’un des messages les plus forts issus de cette initiative était le suivant : nous devons renforcer le Parlement européen. Nous sommes la seule institution élue directement par les citoyens de l’Union. Et nous avons besoin de plus de pouvoirs. Actuellement, nous votons et adoptons souvent des positions politiques justes, mais elles restent trop souvent symboliques.

- L’un des meilleurs exemples de ce que vous venez d’évoquer, ce sont justement les résolutions adoptées au sein du Parlement européen, qu’il s’agisse de l’Arménie, du Haut-Karabakh ou de condamnations à l’encontre de l’Azerbaïdjan. Dans le contexte du Caucase du Sud, selon vous, quels instruments diplomatiques, économiques ou autres l’Union européenne possède-t-elle déjà ou devrait-elle développer pour devenir un acteur plus fiable et cohérent dans la région ?

- Les exemples de l’Arménie et du Haut-Karabakh, ainsi que les actions du régime azerbaïdjanais, sont très similaires à celles menées par la Turquie néo-ottomane et d’autres régimes expansionnistes. Ces acteurs ignorent complètement le droit international.

Mais je ne veux pas parler en théorie. Je veux être très clair. Après dix années passées au Parlement européen, voici ce que je propose : si nous croyons que le régime azerbaïdjanais a commis des crimes contre l’humanité, nettoyage ethnique, génocide culturel, etc.,  alors nous devons lier nos relations avec ce pays à la compétence de la Cour pénale internationale (CPI).

Et si quelqu’un, comme la présidente von der Leyen par exemple, pense qu’aucun crime n’a été commis, alors je dis : adressons-nous à la Cour pénale internationale, et laissons la justice trancher. Si l’Azerbaïdjan est innocent, il n’a rien à craindre. Que justice soit faite.

Il faut aller au-delà des discussions menées à huis clos ou à portes ouvertes. Il existe des intérêts nationaux spécifiques qui influencent certaines institutions européennes ou certains États membres. Et malheureusement, ces intérêts sont trop souvent prioritaires sur les valeurs, le droit international et les principes de l’Union.

C’est pourquoi nous faisons face à une certaine hypocrisie : l’Union européenne, qui affiche en apparence la défense des droits humains, de la démocratie et de ses valeurs fondamentales, continue pourtant de signer des contrats énergétiques avec un régime accusé de crimes contre l’humanité.

Oui, je crois profondément dans le projet européen. Mais je suis également très critique lorsqu’il s’agit des cas où des intérêts particuliers empoisonnent notre politique étrangère.

 

 

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