Anelga Arslanian : « Donner des racines sans dicter le chemin »

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Il y a des identités que l’on reçoit comme un héritage. Et puis il y a celles que l’on met des années à comprendre, à questionner, parfois même à rejeter avant de les retrouver. Pour Anelga Arslanian, l’arménité appartient aux deux catégories.

Fille de survivants du génocide des Arméniens, née à Anvers en 1957 et profondément enracinée dans la diaspora arménienne de Belgique, elle raconte pourtant avoir longtemps vécu son identité arménienne comme « un carcan ». Ce n’est que beaucoup plus tard, à travers son histoire familiale, sa rencontre avec son mari, ses recherches généalogiques et ses premiers voyages en Arménie, qu’elle a commencé à la regarder autrement.

Aujourd’hui, médecin, mère de cinq enfants et grand-mère, engagée depuis des décennies dans des actions humanitaires et notamment à travers la Fondation Arslanian, elle parle de l’arménité non pas comme d’une obligation, mais comme d’une manière d’être au monde.

Son histoire commence avec celle de ses parents, dont les familles sont originaires d’Aintab et d’Adana. Tous deux ont survécu au génocide avant de se retrouver en Syrie, puis au Liban.

Son père, né en Syrie, appartient à une fratrie de sept enfants. À seulement 18 ans, il part à Paris avec sa mère et sa sœur malade, dans l’espoir de pouvoir la faire soigner. Sa sœur ne survivra pas, mais ce voyage va changer le destin de toute la famille.

À Paris, il commence dans le commerce de change avant de se tourner vers le diamant. C’est également là qu’il rencontre celui qui deviendra son associé et son beau-père, au Café de Flore. Un détail presque romanesque : ils se remarquent parce qu’ils entendent parler arménien.

Quelques années plus tard, la famille s’installe à Anvers, où Anelga naît en 1957.

Du côté maternel, l’histoire est différente. La famille de sa mére vient d’Alexandrie, où son grand-père était fournisseur de tissus de la cour belge. Avertie des dangers qui se profilaient, la famille échappe en partie aux persécutions avant de connaître à son tour l’exil et de passer par la Syrie.

Ses parents ne se rencontrent pas par hasard. Ils sont présentés par la grand-mère paternelle d’Anelga, qui refuse de voir son fils poursuivre sa relation avec une Française et décide qu’il est temps de le marier.

« Il lui a présenté des jeunes filles à marier, dont ma mère », raconte-t-elle avec ce mélange d’ironie et de tendresse qui traverse son récit. L’enfance d’Anelga est profondément arménienne. La famille, les amis, la langue, les traditions : tout son environnement est marqué par cette identité. Mais à l’adolescence, cette identité devient aussi une source de révolte.

Avec un père très strict, opposé notamment à ses études, elle se construit « contre tout ». Contre les contraintes familiales, contre certaines traditions, et aussi contre l’arménité qu’on lui avait transmise.

« Je me suis construite contre, et mon arménité, je me la suis forgée moi-même. »

C’est là que son histoire devient particulièrement universelle. Car l’identité n’est pas toujours une évidence pour ceux qui la reçoivent. Elle peut devenir une question. Anelga commence alors à chercher. Elle interroge sa famille, reconstitue son arbre généalogique, écoute les histoires de ses proches, cherche à comprendre ce qui est arrivé aux générations précédentes.

Puis vient sa rencontre avec son futur mari, qui joue un rôle déterminant dans cette reconstruction. Elle découvre aussi progressivement une autre manière d’être arménienne, moins liée aux interdits et davantage à la découverte d’une histoire, d’une culture et d’un peuple.

Un autre tournant survient avec ses premiers voyages en Arménie, notamment après l’indépendance. Elle y découvre quelque chose qui la bouleverse : une réalité qu’elle n’avait jusque-là connue qu'à travers la diaspora. « Tout le monde parle arménien. Ce n’était pas une langue secrète. » Cette prise de conscience est pour elle une véritable ouverture.

Plus elle découvre l’Arménie, plus elle se réconcilie avec elle-même. Plus elle assume son identité de femme arménienne de la diaspora, plus elle se sent stable. Son arménité n’est donc plus le carcan de son adolescence. Elle devient progressivement une force.

Et cette recherche ne s’est jamais complètement arrêtée. Aujourd’hui encore, Anelga apprend l’arménien. Elle prend des cours depuis cinq ans, a appris à lire et à écrire et affirme parler désormais beaucoup mieux la langue.

Avant même de devenir mère, Anelga avait imaginé sa vie autour des enfants. Elle rêvait de devenir pédopsychiatre. Elle voulait « sauver tous les enfants de la terre », créer un centre et accueillir ceux qui en auraient besoin. Elle entreprend donc des études de médecine, malgré l’opposition de son père.

Son mari, au contraire, l’encourage à poursuivre ses études et va jusqu’à déménager à Bruxelles pour lui permettre de terminer son parcours universitaire. Puis la vie familiale prend une place immense. Anelga rêvait de sept enfants. Elle en aura cinq.

Et lorsqu’elle parle aujourd’hui de ce qu’elle voulait leur transmettre, sa réponse dépasse largement la question de l’identité arménienne. « Être bien dans leurs baskets, se sentir forts. »

Ne pas changer devant quelqu’un de puissant ou de démuni. Rester soi-même. Avoir des valeurs. « On fait le bien, on a de la gratitude, on est bienveillant. Pour moi, c’est primordial. »

C’est peut-être là que se trouve le cœur de son rapport à l’arménité. Anelga n’a jamais voulu imposer à ses enfants ce qu’elle-même avait vécu comme une obligation. Elle pensait qu’ils épouseraient des Arméniennes. Tous ne l’ont pas fait. Et elle l’accepte.

« Je ne pouvais pas les forcer. » Ce qui compte pour elle est ailleurs : ses enfants se sentent arméniens et n’ont jamais eu honte de l’être. La transmission passe aussi par des choix simples. Les prénoms arméniens donnés aux petits-enfants en sont un exemple. Mais même là, Anelga insiste : elle n’a rien imposé. « On est qui on est. C’est quand même une identité. Tu montres qui tu es. »

Une phrase qui résume finalement toute sa conception de la transmission : donner les racines sans dicter le chemin. Lorsqu’on lui demande ce qu’elle voudrait que ses enfants et petits-enfants conservent de l’Arménie, sa réponse surprend. « Il n’y a rien à garder. On naît Arméniens. »

Elle refuse ainsi l’idée d’une identité que l’on conserverait comme un objet fragile transmis de génération en génération. Elle se définit comme « Arménienne de Belgique », consciente de la complexité de cette identité diasporique.

« Je me sens Arménienne en tant qu’Arménienne de la diaspora », explique-t-elle. Pour elle, chaque génération peut donc vivre cette identité différemment. L’Arménité elle-même évolue, tout comme l’Arménie et le regard que la diaspora porte sur son histoire.

Chez Anelga, le soin et l’engagement ne sont jamais très éloignés. Médecin de formation, elle s’est engagée dans l’aide humanitaire bien avant la création de la Fondation Arslanian.

Son engagement auprès des enfants arméniens commence notamment avec le parrainage et la correspondance. Elle ne se contente pas d'envoyer de l’aide : elle entretient une relation personnelle avec les familles, répond aux lettres, suit les enfants et reste impliquée dans leur parcours. Lorsque des familles arméniennes se retrouvent dans une situation dramatique en 2020, elle cherche d’abord à créer des liens entre ces familles et des Belges susceptibles de les soutenir.

Le système de parrainage ne fonctionne pas comme elle l’espérait. Mais cette première initiative ouvre progressivement la voie à une implication beaucoup plus structurée. Son approche tient en une phrase qu’elle aime reprendre :

« Il ne suffit pas de donner un poisson : il faut apprendre à pêcher.»

Aider, pour elle, signifie donc aussi donner les moyens de devenir autonome : encourager les enfants à étudier, à aller à l’université, à apprendre l’anglais, à avoir de l’ambition. Mais la transmission ne passe pas uniquement par les mots. Anelga a emmené ses enfants et ses petits-enfants en Arménie. Pour certains, c’était la première fois.

Elle se souvient de leur réaction avec émotion : ils ont découvert que l’Arménie était un pays réel, avec ses paysages, ses monastères, son histoire. Ils ont aimé. Et pour elle, cette découverte est en soi une forme de transmission.

Car transmettre l’Arménie, ce n’est pas seulement raconter l’histoire de ses ancêtres. C’est aussi permettre aux générations suivantes de construire leur propre relation avec le pays.

Lorsqu’elle réfléchit au message qu’elle aimerait laisser à ses petits-enfants, Anelga revient à une formule qu’elle leur répétait lorsqu’ils étaient petits : les « trois C ».

Le cerveau. Le cœur. Le corps. Les trois doivent être en harmonie. Mais derrière cette formule enfantine se trouve une véritable philosophie de vie : être en équilibre avec soi-même, avoir de bonnes valeurs, être bienveillant et savoir rester proche des autres.

Elle observe aujourd’hui ses petits-enfants, leur complicité, leur affection les uns pour les autres. Et lorsqu’elle les voit grandir, elle ne parle pas d’une mission accomplie au sens d’une histoire définitivement terminée. « Rien n’est acquis. »

Les enfants restent toujours les enfants. Et lorsqu’ils ont besoin d’aide, elle est là. Peut-être est-ce finalement cela, la transmission selon Anelga Arslanian : ne pas imposer un héritage, mais donner suffisamment de racines pour que chacun puisse grandir librement, savoir qui il est et, à son tour, choisir ce qu’il souhaite transmettre. Et au bout de ce long chemin, celle qui avait autrefois vécu son arménité comme un carcan peut aujourd’hui dire simplement, avec une immense fierté : « Je suis très fière d’être arménienne.»

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