Nos enfants seront les premiers humains à vivre sur une planète sans récifs coralliens : entretien avec la biologiste Katherine Richardson
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L’acidification des océans s’intensifie de jour en jour. La température de l’atmosphère continue d’augmenter, mettant en péril la biodiversité de la planète. L’humanité a commencé à franchir, l’une après l’autre, des limites essentielles au maintien des conditions propices à la vie sur Terre.
Pour Katherine Richardson, biologiste marine et professeure d’océanographie biologique à l’Université de Copenhague, les signaux d’alerte sont manifestes. Depuis de nombreuses années, elle mène des recherches sur les écosystèmes marins, la biodiversité et le rôle de l’océan dans le cycle mondial du carbone. Katherine Richardson fait également partie du groupe de scientifiques qui ont élaboré le concept des limites planétaires. Celui-ci identifie neuf processus essentiels dont dépend la stabilité du système terrestre et, par conséquent, le maintien des conditions favorables à la vie sur Terre.

Ces neuf limites planétaires sont les suivantes : le changement climatique ; l’intégrité de la biosphère, qui englobe la biodiversité et la santé des écosystèmes ; les changements d’utilisation des terres ; les modifications du cycle de l’eau douce ; les flux biogéochimiques, notamment les cycles de l’azote et du phosphore ; l’acidification des océans ; la charge en aérosols atmosphériques ; l’appauvrissement de la couche d’ozone stratosphérique ; et la pollution de la Terre par les nouvelles entités, notamment les substances chimiques de synthèse, les plastiques et autres polluants d’origine humaine.
« Ce qui m’effraie, ce n’est pas tant que nous ayons déjà franchi ces limites, mais que nous continuions à nous en éloigner toujours davantage », déclare Katherine Richardson dans un entretien accordé à Armenpress en marge du festival STARMUS VIII.
Selon les dernières études, l’humanité a déjà franchi sept des neuf limites planétaires mentionnées précédemment.
Katherine Richardson souligne que cela ne signifie évidemment pas que la planète est inévitablement vouée à une situation catastrophique. Toutefois, le franchissement d’un aussi grand nombre de limites accroît le risque de déstabilisation des systèmes dont dépend la vie sur Terre. Pour illustrer la situation, la biologiste la compare à l’hypertension artérielle : dépasser les valeurs de référence de 120/80 ne signifie pas nécessairement qu’une personne subira un infarctus ou un accident vasculaire cérébral, mais constitue un signal d’alerte indiquant une augmentation du risque.
« Nous sommes véritablement arrivés à un point très dangereux », observe-t-elle, soulignant que certains indicateurs, loin de se stabiliser, continuent de se dégrader et atteignent des niveaux préoccupants.
Les scientifiques ont évalué l’état des limites planétaires en 2009, en 2015 et en 2023. Selon Katherine Richardson, la comparaison des évaluations de 2015 et de 2023 a montré que les limites déjà franchies avaient continué à l’être davantage.
Les dommages environnementaux peuvent néanmoins être réparés. Ainsi, l’humanité avait franchi la limite liée à l’appauvrissement de la couche d’ozone, mais la coopération internationale a permis de rétablir celle-ci dans un état plus sûr. À ce jour, la couche d’ozone stratosphérique et la charge en aérosols atmosphériques sont les deux seules limites planétaires qui n’ont pas été franchies.
L’océan, principal régulateur du climat terrestre, est en danger
L’océan est sans doute l’un des milieux où l’on peut le mieux observer les transformations que connaît notre planète.
Les êtres humains évaluent généralement le changement climatique à partir des variations de la température de l’air dans leur environnement. Pourtant, plus de 90 % de l’excès de chaleur accumulé près de la surface de la Terre sous l’effet du réchauffement climatique est absorbé par l’océan.

« Nous nous préoccupons tous de la température de l’air, parce que nous respirons l’air. Mais plus de 90 % de cet excès de chaleur se trouve dans l’océan. Par conséquent, si vous voulez vraiment observer le changement climatique, regardez l’océan », explique Katherine Richardson.
L’océan n’est pas simplement une immense étendue d’eau qui absorbe tout ce que l’humanité rejette. Il constitue l’un des éléments essentiels de la régulation du climat de la planète, où interagissent des processus biologiques, physiques et chimiques complexes.
Katherine Richardson explique que les échanges de dioxyde de carbone entre l’océan et l’atmosphère ont joué un rôle déterminant dans l’histoire du climat terrestre, notamment dans l’alternance des périodes glaciaires et des périodes plus chaudes.
Aujourd’hui, cependant, l’élévation de la température de l’océan modifie les courants marins et soulève de sérieuses interrogations, tant sur la fonte des glaces que sur la circulation océanique qui permet aux eaux chaudes du Gulf Stream d’atteindre le nord-ouest de l’Europe. Katherine Richardson souligne qu’à titre d’exemple, l’Islande a qualifié de menace pour sa sécurité nationale une éventuelle modification de ce courant.
Cependant, le réchauffement de l’océan n’est qu’une facette du problème. Lorsque l’océan absorbe le dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère, sa composition chimique se modifie : l’eau devient plus acide. Ce processus, appelé acidification des océans, menace les organismes marins qui utilisent le carbonate de calcium pour former leur coquille ou d’autres structures calcaires.
Katherine Richardson précise que ces organismes comprennent notamment les mollusques, les homards, les coraux et des organismes planctoniques microscopiques, tels que les coccolithophores. Certains de ces minuscules organismes contribuent au transfert du carbone de la surface de l’océan vers les profondeurs. À l’échelle des temps géologiques, les dépôts de carbonate de calcium produits par les organismes marins ont contribué à la formation de structures telles que les célèbres falaises blanches de Douvres, en Angleterre.
Autrement dit, les modifications de la composition chimique de l’océan peuvent affecter non seulement des espèces individuelles, mais aussi des écosystèmes entiers et des processus qui ont joué un rôle essentiel dans la formation de la planète.
Les êtres humains ne seront naturellement pas épargnés par ces conséquences. Selon Katherine Richardson, l’acidification des océans pourrait modifier la composition nutritionnelle des organismes marins, notamment leur teneur en acides gras, ce qui pourrait avoir des répercussions supplémentaires sur la santé humaine.

L’avenir des récifs coralliens tropicaux suscite une inquiétude particulière.
« Les récifs coralliens comptent parmi les écosystèmes marins les plus riches en biodiversité, les plus importants et les plus productifs. De nombreuses personnes dépendent, pour leur alimentation, d’animaux directement liés aux récifs coralliens. La disparition des coraux est donc une question qui devrait tous nous préoccuper. La plupart des scientifiques estiment que nous avons déjà franchi le point de non-retour au-delà duquel il ne sera plus possible de sauver les récifs coralliens tropicaux. Vous et moi vivons à une époque où, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’océan est aussi acide. Cela signifie que nos enfants seront les premiers humains à vivre sur une planète dépourvue de récifs coralliens », déclare Katherine Richardson.
Son avertissement ne signifie pas que l’acidification des océans a atteint un niveau tel que les êtres humains ne peuvent plus s’y baigner. Katherine Richardson plaisante en faisant remarquer que le pH de l’eau de mer son potentiel hydrogène reste supérieur à celui de produits courants comme le shampoing que nous utilisons. Le véritable problème réside dans la rapidité avec laquelle la composition chimique de l’océan se modifie.
« Nous ne mesurons pas pleinement l’épreuve que nous lui faisons subir. C’est la vie qui rend cette planète unique. La vie existe sur Terre depuis environ 3,5 milliards d’années. Elle a évolué parallèlement aux conditions physiques et chimiques de la planète. Or, lorsque nous modifions tout à un tel rythme, les différentes formes de vie ne parviennent pas à suivre ces changements ni à s’y adapter », explique la biologiste.
Faire partie de la nature, et non se croire au-dessus d’elle
Lorsqu’une crise environnementale se développe sur plusieurs décennies, les gouvernements, dont les priorités changent souvent au gré des élections, sont-ils en mesure d’y répondre de manière adéquate ? À cette question, Katherine Richardson répond par l’affirmative, tout en soulignant qu’il faut d’abord transformer radicalement notre conception de la place de l’être humain dans la nature.
« Pendant de nombreuses années, nous avons agi en partant du principe que nous étions, d’une certaine manière, supérieurs à la nature et que nous pouvions faire les choses mieux qu’elle-même », déclare-t-elle.
Katherine Richardson se montre sceptique face à l’idée selon laquelle les êtres humains pourraient résoudre les problèmes environnementaux par de simples solutions technologiques, sans comprendre pleinement les systèmes qu’ils cherchent à modifier. La composition chimique de l’océan, par exemple, s’est constituée au fil de périodes extrêmement longues, et la vie marine s’est depuis longtemps adaptée à ces conditions. Les tentatives humaines visant à modifier de tels systèmes peuvent elles-mêmes engendrer des risques.
« Je pense que nous devons faire preuve de davantage d’humilité et prendre conscience que nous faisons partie de la nature et que nous devons apprendre à vivre au sein de ce système… Nous devons considérer la planète entière comme un seul et même écosystème. Nous ne recevons de l’extérieur que de l’énergie ; tout le reste de ce dont nous avons besoin existe déjà sur cette planète », souligne Katherine Richardson.
Katherine Richardson souligne le rôle essentiel que les entreprises peuvent jouer pour faire évoluer positivement les relations entre l’humanité et la nature. Selon elle, les entreprises privées peuvent être davantage incitées à agir que les responsables politiques, car elles élaborent souvent leurs stratégies sur plusieurs décennies. Elle observe que certains acteurs économiques prennent de plus en plus conscience du fait que le changement climatique, la dégradation des écosystèmes, la perte de biodiversité et l’accès aux ressources constituent des risques à long terme pour le développement économique.
« La perception évolue : la véritable valeur ne réside pas dans l’argent, mais dans les ressources. L’argent a toujours été un moyen dérivé des ressources de la Terre », explique Katherine Richardson. Elle souligne qu’il ne suffit désormais plus de convaincre les grandes entreprises d’assumer une responsabilité environnementale accrue. Il faut parvenir à faire comprendre que l’économie elle-même dépend du bon fonctionnement des systèmes naturels.
La COP17 en Arménie : pourquoi les conférences sur la biodiversité sont-elles importantes ?

L’Arménie accueille actuellement la 17e Conférence des Parties à la Convention des Nations unies sur la diversité biologique, la COP17, qui réunit des gouvernements de différents pays et d’autres parties prenantes afin de débattre des enjeux liés à la préservation de la nature. Toutefois, ces rencontres sont souvent critiquées : certains les considèrent comme de simples réunions formelles qui ne débouchent pas sur des changements concrets et décisifs. Katherine Richardson porte, quant à elle, un autre regard sur la question.
« Je suis plus que convaincue de leur utilité. Elles sont incontestablement utiles. Nous en avons absolument besoin », affirme Katherine Richardson, tout en soulignant que les accords internationaux ne peuvent évidemment pas résoudre du jour au lendemain les crises climatique et de la biodiversité. Ils permettent toutefois de maintenir les enjeux environnementaux au cœur de l’agenda mondial, de définir des engagements communs et d’exercer une pression sur les pays pour les inciter à agir.
« Imaginez où nous en serions aujourd’hui en matière de climat si l’Accord de Paris n’existait pas. Ces réunions ne résoudront pas le problème, mais, sans elles, la situation serait bien pire. Elles permettent au monde de rester attentif à ces questions et nous offrent une plateforme mondiale où nous pouvons en débattre ensemble », explique Katherine Richardson.
Selon elle, les accords conclus reflètent souvent les évolutions progressives qui témoignent d’un changement dans la manière dont les êtres humains considèrent la nature. Elle cite notamment comme une avancée importante l’accord des Nations unies visant à préserver 30 % des terres et des espaces marins, tout en soulignant que de nombreux obstacles restent à surmonter pour mettre en œuvre ces engagements de manière efficace et concrète.
Elle ne prétend pas que les progrès accomplis soient suffisants ni que la résolution des problèmes soit proche. Elle considère plutôt la coopération internationale comme une composante d’un processus de longue haleine, au cours duquel les gouvernements et les sociétés font progressivement évoluer leur conception de la responsabilité.
« Tout le monde n’en est pas au même stade sur cette voie, et nous avons encore un long chemin à parcourir. Mais je constate des progrès », conclut la biologiste.
L’avenir de la planète dépend de chacun de nous
Après des années consacrées à l’étude des menaces qui pèsent sur la planète, Katherine Richardson reste préoccupée par la rapidité des changements en cours. Elle constate toutefois qu’un nombre croissant de personnes prêtent attention à ces enjeux.
Pour illustrer cette évolution, elle évoque l’intérêt grandissant pour les recherches scientifiques sur les limites planétaires. Un article publié en 2015 avait été téléchargé 274 000 fois en huit ans, tandis qu’un article paru en 2023 avait enregistré 840 000 téléchargements en trois ans.
Pour Katherine Richardson, ces chiffres montrent que ce concept scientifique touche désormais un public beaucoup plus large. Le défi consiste à présent à transformer cette prise de conscience en actions concrètes. « Nous parlons constamment de la recherche de solutions. Mais la Terre est un système complexe et adaptatif, tout comme le corps humain, une famille ou le système socio-économique dans lequel nous vivons. Lorsqu’une famille est dysfonctionnelle, on ne peut pas tout remettre en ordre d’un seul coup. Il faut plutôt définir une succession d’étapes et avancer progressivement dans cette direction », explique-t-elle.
Selon la scientifique, il ne faut pas attendre que quelqu’un trouve une réponse définitive à toutes les questions qui se posent.
« Si nous voulons continuer, en tant qu’espèce, à vivre sur cette planète, nous devons, dès maintenant et pour toujours, gérer nos relations avec elle. Au lieu de rester les bras croisés et d’attendre que quelqu’un d’autre apporte la solution souhaitée, nous devons tous entreprendre dès aujourd’hui de petites actions pour aller dans ce sens », affirme-t-elle.
Katherine Richardson a 72 ans et continue de travailler environ 60 heures par semaine. Interrogée sur ce qui lui donne la force de poursuivre son travail, elle évoque sa famille : « Ce qui me donne la force de continuer à me battre, c’est que j’ai des enfants et des petits-enfants. J’ai le devoir de poursuivre mon travail. »
Le concept des limites planétaires permet de mieux comprendre la gravité des menaces auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés. La question de savoir si ces connaissances modifieront la trajectoire des relations entre l’humanité et la Terre dépendra des mesures que prendront les individus, les entreprises et les gouvernements pour y faire face.
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La couverture du festival STARMUS par Armenpress est réalisée avec le soutien de Team Telecom Armenia.
