Diran Bostanci : de la Turquie à l’avenue Louise, l’histoire d’un artisan qui porte son arménité en héritage

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Arrivé en Belgique à l’âge de 15 ans, Diran Bostanci a construit son parcours dans l’univers exigeant de la joaillerie. Aujourd’hui installé avenue Louise, à Bruxelles, aux côtés de son associé Axel Munters, il incarne une histoire faite de transmission, de persévérance et d'un attachement profond à ses racines arméniennes. Une histoire où l’intégration n’a jamais signifié l’oubli, et où l’arménité demeure une part essentielle de son identité.

Il y a des histoires qui ne commencent pas par un choix, mais par une nécessité. Celle de Diran Bostanci commence en 1984, lorsque son père décide de quitter la Turquie pour offrir un autre avenir à sa famille. Diran a alors 15 ans. La Belgique est un pays dont il ne connaît rien, dont il n'a même jamais entendu parler. Il ne sait pas encore que cette terre deviendra le lieu où il construira sa vie, son métier et son entreprise.

La décision de partir est avant tout celle d'un père. À l'approche du service militaire obligatoire, celui-ci refuse que ses deux fils, en raison de leurs origines arméniennes, soient contraints de servir dans l'armée turque. Mais derrière cette décision se trouve aussi une réalité plus profonde : celle d'une identité qui, en Turquie, peut devenir une différence difficile à porter.

« Être Arménien en Turquie, malheureusement, signifie ne pas être comme tout le monde. On est différent et, tôt ou tard, cette différence refait surface », raconte Diran Bostanci.

Le départ est décidé. La famille arrive en Belgique au mois de mai. Son premier souvenir reste celui d'un ciel gris, d'une maison ancienne à Saint-Josse, de plafonds immenses et d'un froid qui semble avoir accompagné les premiers instants de cette nouvelle vie. Sa mère, bouleversée par ce changement, regarde les valises encore fermées et lance à son mari : « Nous n'avons même pas encore défait nos valises. Viens, on retourne ! »

Diran sourit en évoquant cette scène, mais ne cache pas le choc que représente cette arrivée. Quitter son pays à quinze ans, abandonner ses repères et recommencer ailleurs n'est jamais anodin. Pourtant, avec le temps, la Belgique devient sa maison. Il apprend à connaître le pays, s'intéresse à son mode de vie et construit progressivement sa place dans la société belge.

Mais une chose, elle, ne changera jamais : son identité arménienne.

« Je suis Arménien, un point c'est tout », affirme-t-il avec une simplicité qui ne laisse aucune place au doute.

Chez Diran Bostanci, l'arménité ne se résume ni à une langue parlée ni à un lieu de naissance. Il ne parle malheureusement pas arménien. Il évoque même une tentative d'apprentissage auprès du prêtre de l'église arménienne de Diyarbakır, sans avoir pu aller au bout de cette démarche. Pourtant, l'absence de la langue n'a jamais effacé le sentiment d'appartenance.

« L'arménité représente mes origines, ce que je suis, mes ancêtres, tout mon passé et, je l'espère, mon avenir. »

Dans ces mots, il y a bien davantage qu'un attachement familial. Il y a la conscience d'une histoire qui le précède, d'une identité transmise de génération en génération et d'un lien qui demeure vivant malgré la distance, l'exil et les années.

Diran Bostanci n'a jamais eu l'occasion de visiter l'Arménie. Et pourtant, lorsqu'il parle de ce pays, il le fait avec une évidence presque instinctive : « C'est notre pays. C'est en nous, dans nos gènes, dans notre nature. »

Il n'y est jamais allé, mais il ne doute pas de son lien avec cette terre. L'Arménie existe pour lui dans les origines, dans la mémoire familiale et dans cette appartenance qu'il porte sans avoir besoin de la justifier.

Cette identité ne s'oppose pas à sa reconnaissance envers la Belgique. Au contraire. Diran Bostanci remercie profondément le pays qui a accueilli sa famille et lui a permis de construire sa vie. Ses deux enfants sont nés en Belgique et ont suivi leur scolarité dans l'enseignement néerlandophone. Il souhaite leur transmettre la même conviction : « Vous pouvez parler la langue que vous voulez, mais nous sommes Arméniens, un point c'est tout. »

Respecter le pays qui vous accueille sans oublier celui de vos ancêtres : c'est peut-être dans cet équilibre que réside sa conception de l'identité. Être pleinement intégré à la société belge tout en restant profondément attaché à son héritage arménien. Ne pas avoir à choisir entre les deux.

Son histoire professionnelle commence bien avant son arrivée en Belgique. À huit ans déjà, ses parents l'orientent vers l'univers de la joaillerie, au cœur du Kapalıçarşı, le Grand Bazar d'Istanbul, où il découvre les gestes et les exigences d'un métier transmis par l'expérience.

Au départ, ce n'est pas une passion choisie. C'est une décision familiale à laquelle l'enfant obéit, par respect pour ses parents et pour les valeurs dans lesquelles il grandit. Mais ce qui commence comme une obligation devient progressivement une véritable vocation.

« Je pense sincèrement que ce que je fais aujourd'hui en Belgique repose sur les bases de ce que j'ai appris à Istanbul. »

À son arrivée en Belgique, Diran Bostanci poursuit également des études et obtient de bons résultats. Ses professeurs l'encouragent à continuer, convaincus de ses capacités. Mais son choix est déjà fait. Il veut rester dans la joaillerie.

Il rejoint alors une grande maison bruxelloise située avenue Louise, où il développe son expérience et côtoie des artisans parmi les plus talentueux, notamment plusieurs professionnels belges d'origine arménienne. Ces années lui permettent d'approfondir son savoir-faire, de construire des relations durables et de comprendre les exigences d'un secteur où chaque détail compte.

C'est également dans cet univers que commence son histoire avec Axel Munters, aujourd'hui son associé.

Leur rencontre a lieu dans la maison de joaillerie où Diran travaille. Axel y arrive comme apprenti et Diran devient son maître de stage. Une relation professionnelle se construit au fil des années, jusqu'à devenir un véritable partenariat.

Lorsque la maison fait faillite à la suite de difficultés de gestion, les deux hommes décident de ne pas abandonner le chemin parcouru ensemble. Ils choisissent d'unir leurs forces et de créer leur propre activité.

Les débuts sont modestes : un petit atelier fermé au public, destiné exclusivement aux professionnels. Puis vient une première boutique dans la galerie Espace Louise. Pendant quatorze ans, ils y développent leur entreprise, fidélisent une clientèle exigeante et construisent progressivement leur réputation.

Mais les années passent, la galerie perd son dynamisme et les commerces ferment les uns après les autres. Après quatorze années, le moment est venu de prendre une nouvelle décision.

Ils trouvent finalement un nouvel emplacement au numéro 40 de l'avenue Louise. Depuis cinq mois, ils y écrivent un nouveau chapitre de leur histoire.

Ce déménagement n'est pas simplement un changement d'adresse. Il représente la continuité d'un projet construit à deux, à force de travail, de confiance et de persévérance.

Dans un secteur où la concurrence est forte et où les grandes enseignes occupent une place importante, leur différence repose sur une conviction : rester avant tout des artisans.

« Nous ne sommes pas de simples vendeurs. Nous vendons le produit que nous créons. »

Leur travail commence souvent par une rencontre. Un client arrive avec une idée, une envie, parfois une pierre de famille qu'il souhaite transformer en un bijou chargé d'histoire. D'autres viennent avec une inspiration ou choisissent une pierre proposée par la maison.

À partir de là, une création prend forme, dans un dialogue entre l'artisan et celui qui portera le bijou. Cette relation directe, cette possibilité de suivre le processus de création et de participer à la naissance d'une pièce constituent, selon Diran Bostanci, l'une des grandes forces de leur maison.

« Il y a une complicité avec le client que l'on ne trouve pas partout. »

Il évoque également la rareté des maisons qui disposent encore de leur propre atelier. Pour lui, l'artisanat n'est pas un argument commercial, mais le cœur même de son métier. La qualité du travail, la maîtrise du geste et la fidélité de la clientèle sont les meilleurs témoignages de leur engagement.

Lorsqu'on lui demande quel bijou pourrait raconter sa propre histoire, Diran Bostanci hésite. Non pas parce qu'il manque d'inspiration, mais parce qu'il lui est impossible d'en choisir un seul. Chaque création représente une émotion nouvelle, une idée à concrétiser, une pièce à découvrir.

Il évoque notamment cette dernière création imaginée un soir, chez lui, autour d'une perle de Tahiti. L'idée lui est venue spontanément. Depuis, il attend avec impatience de voir le bijou prendre forme.

« J'étais vraiment comme un enfant, excité à l'idée de voir cette création terminée. »

Cette phrase résume peut-être mieux que toute autre son rapport à son métier. Après tant d'années d'expérience, Diran Bostanci conserve intacte cette curiosité, cette envie de créer et cette joie de découvrir le résultat de son travail.

Lorsqu'on lui demande ce qu'il aimerait laisser derrière lui, il répond avec la même modestie. Il ne prétend pas vouloir construire un héritage particulier ni inscrire son nom dans l'histoire de la joaillerie. Il souhaite simplement vivre sa vie de la meilleure manière possible.

Il revient alors aux valeurs transmises par ses parents : la famille, le respect, l'éducation et la fidélité à ses origines. Des valeurs qui traversent son parcours, de son enfance en Turquie à sa vie d'aujourd'hui en Belgique, et qui donnent à son histoire une dimension qui dépasse largement celle d'une réussite professionnelle.

Peut-être est-ce finalement cela, l'histoire de Diran Bostanci : celle d'un enfant issu d'une famille arménienne qui a quitté la Turquie sans savoir ce que la Belgique lui réserverait ; celle d'un jeune homme qui a choisi un métier appris dès l'enfance ; celle d'un artisan qui, après des décennies de travail, continue de regarder chaque nouvelle création avec l'enthousiasme de ses huit ans.

Il a construit sa vie en Belgique, trouvé sa place avenue Louise et façonné son avenir à travers son métier. Mais son histoire ne se comprend pas sans cette part de lui-même qu'il n'a jamais voulu laisser derrière.

Car l'arménité, chez Diran Bostanci, n'est pas seulement un héritage du passé. C'est une manière de se définir, de transmettre et de regarder l'avenir.

Et lorsqu'il s'agit de dire qui il est, sa réponse reste la même, simple et sans compromis : « Je suis Arménien, un point c'est tout. »

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