L’Arménie est au cœur de la rencontre entre l’Occident et l’Orient, le Nord et le Sud : l’entretien exclusif avec le nouvel ambassadeur de France en Arménie
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Florian Escudié entame sa mission d’ambassadeur en Arménie. Il y a quelques jours, le nouvel ambassadeur de France a posé pour la première fois le pied dans notre pays avec un objectif bien précis : qu'à son départ d’Arménie, une fois sa mission achevée, les Arméniens puissent se souvenir de lui comme d’un diplomate ayant contribué à ce que les relations entre nos deux pays soient encore plus fructueuses et stables.
Dans un entretien accordé à une correspondante d'Armenpress, le nouvel ambassadeur a confié que l'Arménie l'attirait non seulement en tant que diplomate, mais aussi en tant que personne, passionnée depuis son enfance par la culture, la gastronomie et les montagnes arméniennes. L'un de ses objectifs est de gravir les 4090 mètres de l'Aragats.
-Monsieur l’Ambassadeur, vous commencez votre carrière de diplomate en tant qu'ambassadeur de France en Arménie. Comment imaginez-vous cette expérience diplomatique ?
-En réalité, j'ai une expérience diplomatique ancienne et solide. Ça fait plus d'une vingtaine d'années que je suis diplomate. J'ai été dans des postes en France et à l'étranger. Mais c'est vrai, c'est la première fois que je suis à la tête d'une ambassade. C'est la première fois que je suis ambassadeur. Et c'est une mission extrêmement exigeante et aussi enthousiasmante. C'est une grande responsabilité aussi.
- Avant d'être nommé ambassadeur, vous avez travaillé dans les forces armées françaises. Est-ce que cette expérience et les compétences que vous avez acquises dans ce domaine pourraient vous être utiles pour votre travail diplomatique en Arménie ?
- Je n'ai pas travaillé dans les Forces armées, mais j'ai été détaché, prêté, par le ministère des Affaires étrangères, au ministère de la Défense pendant quelques années. Et effectivement, c'est une expérience qui m'a beaucoup appris. Cela m'a permis de mieux comprendre les enjeux de sécurité et de défense. Et ils sont évidemment très nombreux dans le sud du Caucase ; il y a les conflits, il y a la question de l'accès aux ressources, il y a les relations souvent complexes avec des grands pays dans le voisinage (la Russie, la Turquie, l'Iran). Et cette expérience, je crois, me permettra d'aider mes autorités à mieux lire la situation stratégique dans la région.
J'ajoute que j'ai travaillé sur des sujets qui sont particulièrement importants pour l'Arménie. C'est le cas, par exemple, de la cybersécurité. J'ai également beaucoup travaillé avec des militaires, avec des industriels de la défense. C'est un réseau qui me sera très utile pour renforcer les relations entre la France et l'Arménie.
-Venons-en justement aux relations entre la France et l’Arménie. Je vais vous poser la question la plus courante : comment évalueriez-vous aujourd’hui les relations franco-arméniennes ?
-Je crois que tout le monde est d'accord sur la réponse à apporter à cette question. Ces relations sont aujourd'hui exceptionnelles par leur étendue et leur intensité. Bien sûr, on ne part pas de rien. Il y a un passé très riche, qui remonte à loin. Sans parler du royaume de Cilicie, on se souvient qu'au XIXe siècle, au début du XXe siècle, des intellectuels, des hommes d'État français, avaient pris fait et cause pour les Arméniens face aux répressions dont ils faisaient l'objet dans l'Empire ottoman. Au moment du Génocide, nous avons fait notre devoir. Je pense aux héros du Musa Dagh, l'amiral Dartige et son équipage, qui ont sauvé plus de quatre mille Arméniens. Je pense aussi à l'accueil de dizaines de milliers d'Arméniens en France dans les années 1910-1920.
Plus près de nous, nous avons aussi été un soutien inconditionnel de l'Arménie pour défendre son intégrité territoriale dans les conflits récents et nous l'avons aussi aidée à trouver un chemin vers la paix.
Heureusement, notre relation ne se limite pas à ces périodes difficiles, à ces périodes de crise. Il y a aujourd'hui l'opportunité de construire un partenariat tourné vers l'avenir. Des progrès spectaculaires ont été faits ces dernières années sur ce chemin.
La visite d'État du Président Macron au mois de mai a permis d'adopter un cadre de partenariat stratégique, pour accueillir toutes les initiatives qui sont portées par les acteurs de la relation franco-arménienne.
-Nous reviendrons ultérieurement sur le partenariat stratégique. Comme vous l’avez dit vous-même, et je crois que tout le monde en est d’accord, les relations franco-arméniennes se trouvent à un point culminant en ce moment. Quelle est selon vous la priorité de votre mandat d'ambassadeur en Arménie ?
- Je ne crois pas qu'on puisse dire que nous avons atteint un point culminant ou un apogée, parce qu'on peut toujours progresser. “Sky is the limit”. Le Président de la République française, lorsqu'il est venu au Erevan Dialogue, a dit qu'il y avait un « moment arménien ». L'Arménie est sur un chemin de paix, de transformation profonde, économique et sociale. Et notre ambition, c'est d'accompagner l'Arménie sur ce chemin.
Il y a une croissance économique spectaculaire en Arménie. Il y a une volonté de se connecter à la région et au monde. Donc, ma mission, c'est d'assurer que la France est au rendez-vous de ce nouveau chapitre de l'histoire arménienne et c'est de faire en sorte que toutes les graines que nous semons deviennent de beaux arbres robustes qui vivent très longtemps.
- Existe-t-il des secteurs de l’économie ou des domaines d’activité dans lesquels la France pourrait réaliser les investissements les plus importants en Arménie et, inversement, dans lesquels l’Arménie pourrait investir davantage en France ?
- Aujourd'hui, il y a déjà beaucoup d'entreprises françaises qui sont présentes dans le quotidien des Arméniens. Je pense à Carrefour, je pense à AXA, je pense à Veolia. Les Arméniens connaissent ces noms. Bientôt, ils auront des passeports biométriques conçus par une entreprise française qui s'appelle IN Groupe. Néanmoins, il y a encore un décalage, aujourd'hui, entre le dynamisme politique, l'histoire de nos relations dans le domaine culturel, et celles dans le domaine économique, qui avancent vite, mais qui doivent encore progresser.
On a fait un gros effort ces dernières années dans le domaine de la défense, avec beaucoup d'exportations d'équipements vers les forces armées arméniennes. Mais nous voulons aussi travailler dans d'autres domaines. Le Premier ministre Pashinyan, lorsqu'il a parlé au Président de la République à Paris, hier, (l’entretien a été réalisé le 11 septembre — NDLR) a évoqué le chantier du tunnel de Bargushat, où il y a des entreprises françaises qui seront impliquées, ainsi que l'Agence française de développement. Les infrastructures, c'est un domaine important au cœur de l’agenda de connectivité, le carrefour de la paix cher au Premier ministre Pashinyan.
Nous sommes aussi très intéressés par le secteur des nouvelles technologies et du numérique. Il y a un capital intellectuel très important en Arménie, beaucoup d'expertise, et nous voulons travailler avec les entreprises arméniennes, les scientifiques, les créateurs sur ces projets.
Vous m'avez interrogé aussi sur ce que les Arméniens peuvent faire en France dans le domaine économique. Aujourd'hui, les investissements arméniens en France sont très limités, mais la France est intéressée par tout ce qu'on peut lui apporter qu'elle n'a pas, et nous sommes prêts à étudier des projets. Par ailleurs, l'Union européenne a temporairement ouvert ses marchés à des exportations arméniennes dans le contexte de la limitation des importations en Russie. Ça va vous permettre de découvrir le marché européen et peut-être que cela va ouvrir de nouvelles opportunités pour le futur.
Revenons sur le partenariat stratégique entre nos deux pays. Vous êtes peut-être venu en Arménie avec de nouveaux projets. Quelles sont les prochaines étapes pour ce partenariat stratégique ?
-Les chefs d'État et de gouvernement de nos deux pays discutent constamment de l'évolution du partenariat. Ils l'ont fait cette semaine à Paris. Nous voulons consolider tout ce qui est fait avant de penser à de prochaines annonces. On a évoqué un certain nombre de sujets dans le domaine économique sur lesquels nous voulons progresser. Nous voulons continuer d'embarquer avec nous tous les acteurs de la relation franco-arménienne qui portent des projets. Je viens tout juste d'arriver en Arménie, il est donc trop tôt pour moi pour faire de nouvelles propositions à mes autorités, mais je compte le faire.
Dans toute relation, même quand tout va bien, des malentendus ou des désaccords peuvent exister. J'aimerais savoir si c’est le cas entre la France et l'Arménie. Y-a-t-il des sujets de désaccords entre nos deux pays ?
-Franchement, je n’en vois pas. Ou peut-être juste un seul. Un jour, le grand Charles Aznavour a dit qu'il était 100% Français et 100% Arménien, mais il y a encore des gens qui disent qu'il est plutôt l'un ou plutôt l'autre. C’est peut-être là notre seul désaccord (sourire — NDLR).
-L’Arménie et l’Azerbaïdjan avancent vers la signature d’un accord de paix. Quel rôle la France peut-elle jouer pour soutenir au mieux l’Arménie dans ce processus ? Et en tant que diplomate, voyez-vous un horizon pour cette paix ?
-D'abord, vous vous souvenez que la France a été très impliquée dans la phase qui a abouti à un accord. Dès le mois d'octobre 2022 à Prague, le président Macron avait posé un certain nombre de prérequis pour la paix, notamment la reconnaissance de l'intégrité territoriale de l'Arménie. Il avait obtenu le déploiement d'une mission d'observateurs de l'Union européenne. Ensuite, nous avons soutenu l'accord paraphé à Washington en août 2025.
Cet accord doit encore être signé et ensuite ratifié définitivement. Mais déjà, les dividendes de la paix sont là. Si vous interrogez les habitants du Tavush, du Gegharkunik, du Syunik, sur leur vie quotidienne maintenant qu'il n'y a plus de frappes militaires, maintenant que les marchandises commencent à passer la frontière, je crois qu'ils vous répondront que la vie est plus facile et meilleure maintenant. La diplomatie française peut jouer un rôle si on le lui demande, mais aujourd'hui, je crois que les discussions bilatérales entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie progressent bien. Donc, nous restons à disposition si besoin.
- L'Arménie travaille activement dans le sens de l'intégration à l'Union européenne, mais il y a toujours des obstacles à surmonter. Quel est, selon vous, le plus grand obstacle sur ce chemin, et comment la France évalue-t-elle la perspective de l'intégration de l’Arménie à l'Union européenne ?
- C'est tout d’abord une très bonne chose qu’il y ait désormais une relation de confiance et la volonté d’élever le niveau de la relation entre l'Arménie et l'Union européenne. Cela s'est traduit par la tenue du premier sommet Union européenne Arménie au mois de mai dernier et par des visites de la présidente de la Commission, de membres de la Commission européenne. En période de crise, l'Union européenne assiste l'Arménie, que ce soit au plan commercial, j'en ai parlé tout à l'heure, ou en déployant des missions pour aider l'Arménie à défendre sa souveraineté face à des attaques hybrides. Ensuite, il y a la question de la forme qu'on veut donner à cette relation dans le futur. On a déjà décidé de dire qu'il y avait un partenariat stratégique entre l'Union européenne et l'Arménie. Je sais qu'il y a une loi qui a été votée en Arménie sur le lancement d'un processus d'adhésion à l'Union européenne. Mais à ce stade, il n'y a pas de demande formelle de l'Arménie à l'Union européenne. Et je crois qu’il est très important d'abord de discuter de nos objectifs communs avant d'entrer dans un processus, le processus d'adhésion, qui est extrêmement long et compliqué.
- Quand on parle d'un processus long et compliqué, la libéralisation des visas semble aussi être un processus long et compliqué. Notre peuple aime voyager, mais très souvent l'Europe n'est pas accessible justement à cause des visas. Les gens se plaignent souvent des lourdeurs administratives du fonctionnement des ambassades. Est-ce que vous voyez une solution à ces problèmes ?
C’est un processus qui est encore très récent puisqu'il a été demandé en 2024 par l'Arménie. Nous avons défini ensemble en 2025 une feuille de route avec des critères précis pour avancer et nous avons constaté en 2026 au sommet UE Arménie qu'il y avait de bons progrès. Comme vous l'avez dit les Arméniens aiment voyager, ils ont envie de faire du tourisme, du commerce avec l'UE et je comprends leur impatience. Mais si on veut que cette libéralisation soit durable, si on veut éviter un retour en arrière, il faut procéder avec méthode et donc respecter les critères qui ont été définis. Parmi ces critères, il y a la mise en place d'un dispositif de sécurité pour la vérification de l'identité des demandeurs de visas et une entreprise française que j'ai évoquée tout à l'heure, IN Groupe, contribue à créer ces nouveaux passeports biométriques et ce sera une avancée concrète dans le cadre du processus de libéralisation des visas.
S’agissant du travail consulaire au sein de l’Ambassade de France, il y a eu une augmentation spectaculaire du nombre de demandes de visa depuis quatre ou cinq ans. Parce qu'il y a davantage de liaisons aériennes, parce qu’il y a plus de dynamique dans la relation bilatérale.
Pour faire face à cette situation, nous avons modifié notre organisation avec une répartition du travail entre un prestataire qui s'appelle TLS et qui reçoit les dossiers, et les agents du consulat qui traitent les dossiers et préparent les réponses. Cette organisation est récente. Il nous faut encore travailler pour réduire le délai d'attente pour obtenir un rendez-vous. Mais il y a de gros progrès, et nous veillons en particulier à ce que le délai d'instruction, entre le dépôt de la demande de visa et la réponse, soit aussi le plus court possible.
-Monsieur l’ambassadeur, vous séjournez pour la première fois en Arménie. Je serais curieuse de savoir ce qui vous a attiré ou peut-être étonné en Arménie ?
-Ce qui m'a immédiatement attiré ou séduit, c'est cette identité très forte, très affirmée de la nation arménienne et en même temps une vraie ouverture au monde. Quand je me suis promené ce week-end dans les rues d’Erevan, j’ai entendu parler toutes les langues : le français, l’anglais, le russe, le persan, l’allemand. J’ai vu des restaurants de toutes les cultures. Je crois que l’Arménie est un point de rencontre entre l’Occident, l’Orient, le Sud et le Nord. Et c’est ce que j’aime en Arménie.
-Est-ce que vous avez déjà identifié à Erevan votre endroit favori ?
- Oui, j'ai déjà passé beaucoup temps dans les parcs. A cette saison, c’est très agréable. On peut discuter avec des amis, prendre du temps en famille, se reposer, travailler ou lire. Donc quelque chose que j'aime beaucoup également à Erevan, ce sont les espaces verts et les parcs.
-Est-ce que, en tant que simple citoyen, Florian Escudié connaissait et qu'est-ce qu'il connaissait si oui, de notre pays, de notre culture ? Et est-ce que vous avez en France des amis arméniens ? Ou peut-être avez-vous déjà eu le temps de nouer des amitiés ici ?
-Comme beaucoup de Français, je connais beaucoup d'Arméniens de la diaspora. Quand j'étais enfant, mes voisins de palier étaient des enfants et petits-enfants de rescapés du Génocide. Nous passions nos vacances ensemble, nous passions beaucoup de temps à déguster la gastronomie arménienne. Mais je sais aussi que les Arméniens de la diaspora et les Arméniens qui vivent dans la République d'Arménie aujourd'hui ont des différences et je suis très curieux de découvrir cette autre partie du peuple arménien que je ne connais pas.
-Vous avez mentionné la gastronomie. Vous connaissez donc la cuisine arménienne. Qu'est-ce qui vous plaît le plus ?
-Je connais la gastronomie plutôt occidentale, mais j'aime beaucoup le lavash, basturma. J'aime les fruits, les légumes, les grenades, les abricots et les fromages. Et j'ai hâte de découvrir le reste. On m'a beaucoup parlé du vin arménien, notamment.
-J'ai remarqué quand vous êtes arrivé dans notre studio que vous prononciez très bien un mot arménien, shnorhakalutyun. Est-ce que ça veut dire que vous connaissez un peu l'arménien ou que vous commencez à l'apprendre ?
-J'ai effectivement commencé à prendre des leçons d'arménien pour déchiffrer l'alphabet, pour essayer de capter un petit peu de l'esprit de cette langue. Je sais que la langue arménienne est au fondement de l'identité arménienne. Donc, c'est très important pour moi de la comprendre un petit peu et de la parler un petit peu.
- Est-ce que vous vous êtes renseigné auprès de vos prédécesseurs sur les lieux à visiter en dehors d'Erevan ?
-J’ai bien sûr beaucoup parlé avec mes prédécesseurs et pas seulement de tourisme. Mais effectivement, chacun a ses lieux préférés. De mon côté, ce qui m'attire, c'est la montagne. J'aimerais bien voir et peut-être faire l'ascension du Mont Aragats. Et peut-être en hiver faire du ski à Tsaghkadzor. Et puis, bien sûr, tous les monastères, toutes les merveilles du patrimoine arménien - Khor Virap, Garni, le lac Sévan, etc.
-l’arménien comme le français sont des langues qui possèdent de nombreux adjectifs. Si vous deviez décrire les relations franco-arméniennes en un seul mot, quel serait l’adjectif que vous choisiriez ? Et dans quelques années, à la fin de votre mandat, comment voudriez-vous pouvoir décrire cette relation ?
-Alors, le mot pour décrire cette relation aujourd'hui, c'est le mot arménien “khit e” (intenses). Et le mot pour décrire la relation dans trois ans ce serait “aveli khit e” (encore plus intenses).
- Je demande toujours à mes invités à la fin de l'entretien s’il y a une question que j’aurais oublié de poser ou s’il y a quelque chose que vous voudriez ajouter.
-La chose que je veux ajouter, c'est que je suis très curieux de découvrir le pays et les Arméniens. Je compte dès les prochains jours sortir à Erevan et me rendre dans le reste du pays pour aller à leur rencontre.
-Merci d’avoir choisi Armenpress pour votre première interview.
-Merci pour votre accueil chaleureux․