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Dans le cadre du Forum diplomatique d’Antalya, le ministre des Affaires étrangères d’Arménie, Ararat Mirzoyan, a accordé une interview au correspondant de CivilNet, Arshaluis Mgdesyan, où il a évoqué ses échanges avec ses homologues turc et azerbaïdjanais, ainsi que d'autres questions. L’agence Armenpress présente ci-dessous cet entretien avec le ministre.
À PROPOS DU FORUM D'ANTALYA
– Monsieur le Ministre, c’est la troisième fois que l’Arménie participe au Forum diplomatique d’Antalya. Pourquoi Erevan officiel s’intéresse-t-il à cet événement ?
– En effet, c’est la troisième fois que nous participons au Forum diplomatique d’Antalya. En général, c’est une bonne opportunité pour rencontrer des représentants turcs, nos homologues turcs, mais aussi pour rencontrer les délégations d’autres pays. Il est vrai que nous avons également la possibilité de rencontrer ces délégations dans d’autres pays et sur d’autres plateformes. Toutefois, ici, l’un des principaux événements fut le panel consacré au Caucase du Sud, auquel j’ai participé avec les ministres des Affaires étrangères d’Azerbaïdjan et de Géorgie, respectivement M. Bayramov et Mme Botchorishvili. Il y a également eu mes rencontres bilatérales avec les ministres des Affaires étrangères d’Azerbaïdjan et de Turquie, MM. Bayramov et Fidan.
Avec M. Fidan, nous avons particulièrement discuté de l’état actuel du dialogue entre l’Arménie et la Turquie, des démarches entreprises et de celles qui pourraient être entreprises. En général, je pense que ce type d’événements ne doit pas être négligé. En Arménie aussi, nous avons le forum « Dialogue de Erevan », qui se tiendra pour la deuxième fois à la fin du mois de mai de cette année. Nous envoyons également des invitations à différents pays.
À PROPOS DES ÉCHANGES AVEC L’AZERBAÏDJAN
– Avant votre rencontre avec le ministre turc des Affaires étrangères, vous avez rencontré le ministre azerbaïdjanais des Affaires étrangères, Jeyhun Bayramov. C’était la première rencontre entre les deux ministres après l’annonce de l’accord sur le texte du traité de paix. Avez-vous évoqué la question de la signature de ce traité ?
– Effectivement, c’était la première rencontre après notre annonce indiquant que le texte du traité de paix avait été convenu. Il est évident que nous avons abordé cette question. Dans l’ensemble, les positions des deux pays sont publiques, il n’y a ni secret ni nouveauté à ce sujet. Notre approche est la suivante : il n’existe pas et il ne peut exister de traité qui aborde tous les problèmes possibles. La signature, la ratification et l’entrée en vigueur du traité de paix et de normalisation des relations ne marquent que le début de la régularisation et de la construction des relations.
D’autant plus que le traité contient une clause prévoyant la création d’une commission bilatérale chargée de suivre la mise en œuvre du traité, d’interpréter les éventuels problèmes et de trouver des solutions. Et des problèmes surgiront, cela ne fait aucun doute. Une certaine période de travail commun sera nécessaire pour trouver toutes les solutions. C’est pourquoi notre position est la suivante : procéder immédiatement à la signature et à la ratification, et résoudre progressivement les autres questions par la suite.
On sait que l’Azerbaïdjan a sa propre position sur ce sujet. Ils ont notamment évoqué deux conditions préalables: la dissolution du Groupe de Minsk de l’OSCE et une modification de la Constitution arménienne. En ce qui concerne la dissolution du Groupe de Minsk, notre position est claire : nous pensons qu’au moment où le conflit cessera d’exister également sur le plan juridique — ce qui pourra se faire par la signature du traité —, le groupe de Minsk, qui a été créé pour traiter ce conflit, n’aura plus lieu d’être. Nous sommes prêts à mener ces deux actions en parallèle : signer le traité et initier conjointement la cessation des activités du Groupe de Minsk, en s’adressant aux partenaires de l’OSCE, à son secrétariat et aux pays membres.
Concernant la Constitution, nous avons également exprimé à plusieurs reprises notre position. Nous sommes convaincus qu’il n’y a aucun problème de ce type dans notre Constitution (à savoir une revendication territoriale envers l’Azerbaïdjan – ndlr). De plus, la Constitution de l’Azerbaïdjan comporte, elle, une référence à son acte d’indépendance qui contient une revendication territoriale envers l’Arménie. Par ailleurs, il convient de noter que cette question est en réalité résolue par la signature du traité de paix lui-même. Le traité prévoit une reconnaissance mutuelle de l’intégrité territoriale des deux pays selon les frontières en vigueur au moment de la dissolution de l’Union soviétique.
Dans le processus de ratification, nous nous adresserons à notre Cour constitutionnelle. Si Cour constitutionnelle estime que le traité est conforme à la Constitution, alors la question sera réglée. Théoriquement, si la Cour constitutionnelle trouve autre chose, ce serait une autre situation, et nous devrions alors nous réunir pour déterminer la marche à suivre. Bien sûr, je ne peux pas décider à la place de la Cour constitutionnelle, mais je peux supposer que sa décision sera positive, en me basant sur celle qu’elle a rendue en septembre dernier lors de l’examen d’un document similaire. À ce moment-là, la Cour avait donné un avis favorable sur le règlement de coopération entre les commissions frontalières d’Arménie et d’Azerbaïdjan, document dont le contenu était en grande partie similaire. Il y était aussi stipulé que la délimitation devait se faire sur la base de la Déclaration d’Alma-Ata, laquelle, justement, affirme ce que je viens d’expliquer concernant les frontières existant à l’époque de la dissolution de l’URSS.
Sur cette base, je pense que la décision de la Cour constitutionnelle devrait à nouveau être positive. Je le répète, si une position ou une conclusion différente devait émerger, cela constituerait une autre situation.
C’est là l’essentiel. Dire que nous avons réussi à faire avancer les choses ou à convaincre l’autre partie de modifier sa position serait une exagération. Mais je pense qu’il est important de poursuivre le dialogue. Les négociations doivent se poursuivre jusqu’à ce que des solutions positives soient trouvées. Suspendre les négociations ne peut en aucun cas avoir un impact positif sur le processus de normalisation générale, encore moins sur l’établissement de la paix dans le Caucase du Sud.
– Autrement dit, n’y a-t-il toujours pas une idée claire, même approximative, sur la date de signature du traité de paix et de normalisation entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ?
– Nous sommes prêts à le faire dans un avenir très proche. Une telle volonté ne se manifeste pas du côté azerbaïdjanais.
– Il semble que les deux parties soient arrivées à un point de stagnation, répétant leurs positions sans évolution. Est-ce une voie vers une impasse ?
– Tout sera mis en œuvre pour éviter une impasse. Nous ne voulons pas de blocage, et l’approche constructive que nous avons montrée tout au long de ce processus en est la preuve. Cela vaut autant pour le traité de paix que pour les autres questions. Comme vous le savez, nous avons fait plusieurs propositions à la partie azerbaïdjanaise, notamment en ce qui concerne le déblocage des infrastructures. Sur ce point également, nous avons essayé de prendre en considération certaines de leurs préoccupations. Selon nous, la proposition actuelle reflète pleinement notre vision tout en dissipant leurs craintes.
Il en va de même pour les questions liées aux armements : nous avons proposé un mécanisme conjoint de contrôle et de vérification des armements, ainsi que la création d’un mécanisme commun d’enquête sur les incidents frontaliers. Nous devons poursuivre notre engagement constructif.
– Vous avez mentionné qu’une proposition concrète avait été faite par la partie arménienne à l’Azerbaïdjan concernant le déblocage des voies de communication, et qu’elle semblait répondre aux intérêts des deux parties. De quoi s’agit-il exactement ? Pourriez-vous nous en dire plus ?
– Au départ, nous avions perçu une certaine réaction positive de la part de l’Azerbaïdjan. Mais à présent, nous constatons une attitude plus réservée face à cette proposition. Il m’est difficile de dire pourquoi. Voici en quoi consiste cette proposition : en respectant la souveraineté de chaque pays sur ses propres infrastructures — c’est-à-dire la souveraineté de l’Arménie sur son territoire, et celle de l’Azerbaïdjan sur le sien —, l’Arménie aurait la possibilité d’utiliser les chemins de fer azerbaïdjanais pour l’envoi ou la réception de marchandises via le territoire azerbaïdjanais. De la même manière, l’Azerbaïdjan pourrait utiliser le réseau ferroviaire arménien pour faire transiter ses marchandises.
Nous comprenons que la liaison ferroviaire la plus courte entre l’Azerbaïdjan et le Nakhitchevan passe par le sud de l’Arménie, via Meghri. Cette même voie relie également différentes régions de notre pays via le Nakhitchevan. Par conséquent, nous pourrions mettre en place des procédures de passage simplifiées à la frontière. Par exemple, il serait possible d’utiliser des technologies modernes : scanners électroniques, déclaration électronique préalable des marchandises, wagons scellés, etc. — des mécanismes et outils destinés à minimiser les inspections physiques. Des mesures particulières, y compris conjointes, pourraient être prévues en cas de situations exceptionnelles.
Pour dissiper les préoccupations exprimées par l’Azerbaïdjan en matière de sécurité du transport des marchandises — préoccupations que nous ne partageons pas —, nous garantissons la sécurité des cargaisons transitant par notre territoire. Nous sommes également prêts à recourir à des instruments d’assurance, comme cela se fait dans le monde civilisé, qui prévoient une indemnisation financière en cas d’incident ou de situation imprévue.
Je suis convaincu que, dans le cadre que je viens de décrire, des solutions plus précises et détaillées pourraient effectivement permettre de résoudre cette question.
À PROPOS DU PROCESSUS ARMÉNIE-TURQUIE
– Dans le cadre de cette conférence, vous avez également rencontré le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan. Faut-il s’attendre à des avancées dans le processus arméno-turc, notamment en ce qui concerne la mise en œuvre des accords précédemment conclus ?
– Je peux dire qu’il existe en réalité une compréhension plus large à ce sujet. Permettez-moi de vous exposer la réalité, à vous d’en juger s’il y a des progrès ou non. Nous avons certains accords qui ont déjà été mis en œuvre, et d’autres qui ne le sont pas encore. Par exemple, la question de l’utilisation de l’espace aérien est, du moins pour l’instant, essentiellement considérée comme résolue. Nous avons examiné ensemble l’état des infrastructures frontalières entre Margara et Alican. La partie arménienne a également entrepris des travaux de modernisation des infrastructures de son côté.
Nous avons mené des travaux conjoints et réalisé des études sur l’état de la liaison ferroviaire Gyumri-Kars ainsi que sur d’autres infrastructures. Nous avons pris une décision, et il y a seulement quelques jours, des experts de différents ministères se sont rencontrés dans le cadre des travaux de restauration du pont historique d’Ani, etc. Cela montre que certaines choses se font.
En même temps, vous savez que nous avons un accord pour ouvrir la frontière entre l’Arménie et la Turquie aux citoyens de pays tiers, ainsi qu’aux détenteurs de passeports diplomatiques arméniens et turcs. Cela n’est pas encore mis en œuvre. Mais c’est un processus : certaines choses avancent rapidement, d’autres plus lentement. Ce que je peux dire, c’est qu’il existe une compréhension commune selon laquelle le dialogue vise à une normalisation complète des relations, à l’établissement de relations diplomatiques et à l’ouverture de la frontière.
De plus, des deux côtés, nous voyons des opportunités non seulement pour établir des relations minimales, mais aussi pour réaliser d’importants projets interétatiques en matière de commerce, de transit et de coopération énergétique. Je souligne également que sur certaines questions de politique internationale, nos positions ne sont pas aussi éloignées qu’on pourrait le penser. Au contraire, elles sont parfois assez proches. Il existe donc des possibilités de coopération. Encore une fois, il ne s’agit pas seulement d’instaurer des relations minimales ou une simple tolérance mutuelle. Il y a une compréhension qu’il existe des perspectives de coopération beaucoup plus larges.
– Vous avez mentionné que sur certaines questions internationales, les positions de l’Arménie et de la Turquie ne sont pas si éloignées. Quelles sont précisément ces questions ?
– C’est le cas pour certaines questions spécifiques. Par exemple, sur certains sujets à l’ordre du jour de la politique du Proche-Orient.
– Lors des négociations avec la Turquie, la question de la normalisation des relations entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan est-elle évoquée ? Quelle est la position d’Ankara à ce sujet ? Ou bien cette question est-elle absente des discussions avec la Turquie ?
– Le processus de normalisation entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan fait partie, sinon de l’agenda bilatéral, du moins des échanges et contacts entre l’Arménie et la Turquie. Je peux dire que dans le contexte du dialogue arméno-turc, la partie turque semble conditionner à un certain degré la mise en œuvre des accords à l’évolution des relations arméno-azerbaïdjanaises. Notre approche est différente : nous pensons qu’un progrès dans les relations Arménie-Turquie aura un impact positif sur la normalisation entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Quoi qu’il en soit, cette divergence d’approche existe, mais nous percevons une volonté de contribuer de manière utile et constructive.